Comment avancent les Israéliens au Liban-Sud et dans quel but?

Plus Israël progresse sur le sol libanais, plus il renforce sa position dans les négociations. Il faut dire que chaque portion de terrain perdue réduit la marge de manœuvre du Liban. Par contre, pour l’État hébreu, chaque avancée se transforme en carte supplémentaire dans la bataille diplomatique. La stratégie israélienne ne répond donc pas uniquement à des objectifs militaires. Elle sert aussi des intérêts hautement politiques. Reste à comprendre comment cette approche se traduit concrètement sur le terrain.

Depuis le début de la guerre, la tactique militaire israélienne suit une progression méthodique, fondée sur la prise de contrôle des hauteurs et la recomposition progressive du champ de bataille. Aujourd’hui, c’est bien au-delà du fleuve Litani – ligne déjà quasiment acquise – que se joue la bataille.

Interrogé par Ici Beyrouth, l’ancien commandant du secteur sud du Litani, le général Khalil Gemayel, explique que «l’armée israélienne progresse point par point», en s’appuyant sur une logique de contrôle successif des axes dominants.

Aujourd’hui, les Israéliens ont franchi le Litani par le secteur est. En prenant comme point de départ la région de Deir Seriane, ils ont atteint le fleuve avant de le traverser pour arriver à la rive nord du Litani et remonter en direction de Zaoutar. Mercredi soir, ils étaient positionnés à Zaoutar el-Charqiyé.

Yohmor el-Chaqif et Arnoun, des points stratégiques

Selon le général Gemayel, l’armée israélienne cherche désormais à s’emparer de Yohmor el-Chaqif et d’Arnoun et ce, pour plusieurs raisons, que nous élaborerons plus bas.

Notons d’abord qu’une telle progression ne serait pas sans difficultés, comme l’affirme l’ancien commandant du secteur sud du Litani. «Le terrain y est complexe, marqué par la présence de nombreux tunnels et infrastructures souterraines du Hezbollah qui compliquent toute avancée», indique-t-il. À ces obstacles s’ajoute la capacité de la formation chiite à poursuivre ses frappes de drones et de missiles guidés, d’autant que certaines hauteurs, encore plus élevées, demeurent hors de portée. Il s’agit notamment des reliefs de la chaîne des montagnes du Liban occidental, comme Jabal Safi, les collines d’Aramta ou encore celles d’Aïchiyé, qui dominent largement l’ensemble du Liban-Sud.

Pour en revenir aux raisons qui poussent les Israéliens à vouloir maîtriser Yohmor el-Chaqif et Arnoun, celles-ci sont multiples.

Primo, ces hauteurs constituent «des positions de domination naturelle sur une large partie du sud, notamment Taybé, Deir Seriane, Almane, Marjeyoun, Adchit el-Qusayr ou encore Qantara», comme le précise l’expert militaire.

Secundo, la prise de Yohmor el-Chaqif et d’Arnoun permettrait d’ouvrir des lignes de vue et d’action sur les axes du Litani et du fleuve Khardali. Elle offrirait également une vue d’ensemble sur la Galilée, où se trouvent, à environ 5 kilomètres, plusieurs localités israéliennes du nord telles que Ma’ayan Baruch, Yuval, Margaliot, Metula et Misgav Am.

Un objectif supplémentaire, voire quasi-final, de la prise de Yohmor el-Chaqif et d’Arnoun serait, selon l’analyse du général Gemayel, la prise de la colline d’Ali Taher. «À mon avis, et j’espère me tromper, les Israéliens cherchent à atteindre Ali Taher, culminant à près de 600 m d’altitude, situé à environ 3 km d’Arnoun et surplombant directement Nabatiyé», avance l’expert militaire.

Le général Gemayel rappelle, à cet égard, qu’Ali Taher constitue l’un des derniers secteurs que les forces israéliennes avaient évacués en 2000, en raison précisément de sa valeur militaire exceptionnelle. 

Dès lors, une question se pose. Pourquoi Nabatiyé?

Nabatiyé, cœur urbain et verrou militaire

Nabatiyé apparaît comme un nœud stratégique majeur. Pour le général Khalil Gemayel, il ne s’agit pas «d’une simple région, mais d’une grande agglomération qui regroupe plusieurs localités avoisinantes, telles que Harouf, Kfar Tebnit, Mayfadoun, Zebdine, Habbouche et Kfar Joz». «Cette densité urbaine en fait un espace particulièrement complexe sur le plan militaire», souligne-t-il.

D’où l’hypothèse selon laquelle l’armée israélienne ne chercherait pas nécessairement à occuper durablement la ville. «Une bataille urbaine prolongée à Nabatiyé pourrait durer des mois et coûter très cher», suggère le général Gemayel, qui considère qu’une telle option serait donc difficilement soutenable.

De fait, la stratégie israélienne relèverait, dans ce cas précis, davantage de l’encerclement que de la prise directe de la région. En contrôlant les hauteurs environnantes, notamment les axes menant vers Ali Taher, Israël pourrait, selon le général Gemayel, exercer une pression militaire continue sur la ville sans s’y engager frontalement. «Et si Israël atteint les hauteurs d’Ali Taher, il pourra dominer directement Nabatiyé», affirme-t-il.

Interrogé par ailleurs sur les frappes autour du barrage de Qaraoun, le général Khalil Gemayel assure que les objectifs ne visent pas directement l’infrastructure elle-même. «Les bombardements ont plutôt été concentrés sur les routes et les axes environnants, afin, d’une part, de couper l’axe reliant Qaraoun à Machghara et de perturber les lignes d’approvisionnement du Hezbollah», explique-t-il. Selon lui, ces frappes portent également un message adressé à l’État libanais, message selon lequel Israël est capable de frapper des infrastructures civiles en cas d’inaction ou de blocage politique.

Enfin, sur la possibilité d’une avancée israélienne vers le Zahrani, voire au-delà, le général Gemayel reste prudent mais catégorique sur un point. Une progression est possible, mais une occupation durable du Liban profond reste hautement problématique. «Plus ils avancent, plus leurs lignes deviennent longues et difficiles à maintenir», souligne-t-il. La suite dépendra aussi de la capacité du Liban à trouver une issue politique, d’autant qu’une réunion sécuritaire est prévue vendredi au Pentagone, entre des délégations libanaise et israélienne, en amont d’un quatrième round de négociations politiques prévu les 2 et 3 juin. 

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