Le Liban est souvent raconté à travers ses crises, ses guerres et ses dirigeants. Pourtant, disséminés dans les montagnes, les vallées et les villes subsistent des lieux presque oubliés qui racontent une autre histoire du pays. Anciennes capitales, voies ferrées abandonnées, temples cachés, sanatoriums désertés ou sites antiques méconnus, ces endroits sont les témoins silencieux d’époques révolues. Une série pour redécouvrir le Liban à travers des lieux qui ont façonné son identité.
À quelques kilomètres de Byblos, Amchit conserve derrière son littoral une remarquable collection de demeures, de jardins et d’églises. Elles racontent surtout l’essor d’une société de négociants et de notables qui transforma sa prospérité en patrimoine. En 1861, Ernest Renan et sa sœur Henriette ajoutèrent à cette histoire un épisode inattendu.
Depuis les terrasses des vieilles maisons d’Amchit, la Méditerranée n’est jamais très loin. Elle apparaît derrière un jardin, au bout d’une arcade ou entre deux constructions plus récentes, rappelant combien l’histoire du village s’est écrite en relation avec le littoral. Ici, pourtant, pas de grand port antique comparable à celui de Byblos voisine ni de monument spectaculaire autour duquel organiser le récit. Le patrimoine d’Amchit est plus diffus : il se découvre dans ses demeures, ses églises, ses institutions et les traces laissées par les familles qui ont façonné le village.
C’est ce qui donne à Amchit sa physionomie particulière. Les anciennes maisons des familles Lahoud, Zakhia, Wehbé et d’autres lignées locales témoignent encore d’une période de prospérité, principalement au XIXᵉ siècle, durant laquelle une bourgeoisie de négociants et de propriétaires investit dans la pierre, l’éducation, la religion et les œuvres sociales. Certaines de ces demeures sont toujours entourées de grands jardins et mêlent à l’architecture libanaise des influences venues d’un monde méditerranéen beaucoup plus vaste. Une source touristique en dénombre encore quelque quatre-vingt-dix, chiffre qui reste une estimation mais donne une idée de la densité patrimoniale du vieux village.
Quand la prospérité entrait dans les maisons
L’architecture permet de retrouver une société disparue avec davantage de précision qu’un long récit économique. Les grandes maisons d’Amchit ne sont pas de simples résidences d’apparat. Leurs volumes, leurs voûtes, leurs terrasses, leurs jardins et leurs pièces de réception répondent aux besoins de familles élargies et à un mode de vie dans lequel habitat, stockage et activités économiques pouvaient coexister. Les demeures attribuées aux familles Wehbé, Zakhia ou Lahoud figurent encore parmi les exemples les plus remarqués de ce patrimoine, où les formes libanaises dialoguent parfois avec des influences orientales et méditerranéennes.
La mer joue nécessairement un rôle dans cette prospérité, Amchit appartenant à un littoral profondément intégré aux échanges de la région de Jbeil. Mais les sources disponibles ne permettent pas toujours de reconstituer avec précision les marchandises, les ports et les itinéraires propres à chaque famille. Mieux vaut donc laisser les maisons raconter ce que l’on sait : leur ampleur témoigne de fortunes suffisamment importantes pour transformer durablement le paysage du village et permettre à certaines familles d’étendre leur action bien au-delà de leur propre résidence.
Car la réussite économique s’inscrit aussi dans la vie collective. Amchit se distingue par la densité de son patrimoine religieux. Notre-Dame d’Amchit, Saint-Jean-Baptiste, Saint-Élisée ou encore Saint-Zakhia comptent parmi les églises historiques recensées par la municipalité. Chapelles et sanctuaires ponctuent également le tissu ancien, rappelant combien les familles locales participaient à la construction et à l’entretien des lieux de culte.
Des fortunes au service du village
Cette logique de fondation ne s’arrête pas aux églises. Au XIXᵉ siècle puis au début du XXᵉ, l’éducation et l’assistance deviennent à leur tour des domaines dans lesquels les notables d’Amchit engagent leurs ressources. L’histoire de l’implantation des Frères maristes en fournit un exemple particulièrement parlant. Leur première école au Liban est créée à Amchit, d’abord dans des locaux mis à disposition par la famille Lahoud. Le père Boutros F. Karam leur cède ensuite des terrains afin de permettre le développement de l’établissement, avec le souci explicite que les enfants du village puissent continuer à accéder à l’éducation.
L’histoire de l’hôpital Saint-Michel relève du même esprit philanthropique, même si les récits locaux ont parfois simplifié ses origines. L’établissement naît au milieu du XIXᵉ siècle d’une initiative privée destinée à offrir des soins à la population ; sa construction se poursuit durant plusieurs décennies avant son achèvement à la fin du siècle. Sa présence dans un village de cette taille témoigne d’une conception de la fortune dans laquelle la notabilité locale se mesure aussi aux institutions que l’on laisse derrière soi.
Ces fondations donnent à Amchit une dimension qui dépasse le charme de ses vieilles maisons. Le patrimoine y dessine les contours d’une société où famille, religion et bienfaisance sont étroitement liées. Une demeure pouvait affirmer la réussite d’une lignée ; une église, une école ou un établissement de soins inscrivait cette réussite dans la durée et dans la mémoire collective.
C’est précisément dans ce milieu de familles cultivées et ouvertes sur l’extérieur que deux visiteurs français arrivent au début des années 1860. Leur passage aurait pu rester une anecdote parmi d’autres si la maladie n’avait transformé leur séjour en l’un des épisodes les plus singuliers de l’histoire du village.
Quand Ernest et Henriette Renan s’arrêtent à Amchit
Ernest Renan arrive au Liban en 1860 dans le cadre de la Mission de Phénicie, entreprise archéologique et scientifique française destinée à étudier les sites antiques du littoral. Sa sœur Henriette l’accompagne et travaille étroitement à ses côtés. Le séjour les conduit notamment dans la région de Byblos et à Amchit, où ils sont accueillis par des familles locales. La maison de leur séjour appartient encore aujourd’hui à la mémoire du village.
En septembre 1861, Henriette tombe gravement malade. Elle meurt à Amchit à l’âge de cinquante ans et y est enterrée, dans le caveau de la famille qui avait accueilli les Renan. Ernest, lui-même malade mais survivant, quitte le Liban peu après. La tombe d’Henriette demeure dans le village, présence française inattendue au milieu d’un patrimoine profondément libanais.
L’épisode prend une importance particulière dans l’œuvre de Renan. Très attaché à cette sœur qui avait été pour lui une confidente et une collaboratrice intellectuelle, il lui consacrera plus tard le texte Ma sœur Henriette. Son séjour oriental nourrira également son travail sur les origines du christianisme et précédera la publication, en 1863, de sa célèbre Vie de Jésus. Une tradition locale associe fortement la genèse du livre à son séjour à Amchit ; il est cependant plus juste de dire que son expérience libanaise et ses voyages en Palestine ont participé à sa réflexion plutôt que d’affirmer que l’ouvrage aurait été écrit dans une maison du village.
La présence des Renan révèle, à sa manière, quelque chose d’Amchit au XIXᵉ siècle. Le village n’était pas un monde fermé sur lui-même. Ses familles recevaient des voyageurs étrangers, entretenaient des liens avec des institutions occidentales et investissaient dans une éducation où le français allait prendre une place importante. La Méditerranée n’était pas seulement un paysage contemplé depuis les terrasses : elle constituait l’horizon culturel d’une société qui échangeait avec l’extérieur.
Aujourd’hui, l’urbanisation a profondément transformé le littoral et le contexte dans lequel ces maisons furent construites. Pourtant, derrière les constructions récentes subsistent encore jardins, arcades, toits de tuiles, églises et demeures qui permettent de lire une autre époque. Contrairement à Byblos, Amchit ne livre pas son histoire autour d’un grand site archéologique ; elle oblige à la chercher d’une maison à l’autre.
C’est peut-être là que réside son intérêt. Une voûte rappelle l’organisation d’une demeure familiale, une école raconte la philanthropie d’un notable, une église conserve la mémoire d’une lignée et, sous les arbres, la tombe d’une Française rappelle le passage d’un écrivain venu étudier la Phénicie. La mer demeure à l’horizon de toutes ces histoires.et l’ouverture par laquelle le village a longtemps regardé le monde.
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Pourquoi Henriette Renan repose-t-elle à Amchit?
En 1860, Ernest Renan est envoyé au Levant pour diriger la Mission de Phénicie, consacrée à l’étude des sites antiques de la côte. Sa sœur Henriette l’accompagne et participe à son travail. Tous deux séjournent à Amchit, accueillis par des familles du village. En septembre 1861, Henriette tombe malade et meurt sur place. Elle est inhumée dans le caveau de la famille qui les hébergeait, où sa tombe demeure. Profondément marqué par cette disparition, Ernest Renan consacrera à sa sœur un texte publié après sa propre mort, Ma sœur Henriette. Ainsi, à plusieurs milliers de kilomètres de la Bretagne où elle avait grandi, Henriette Renan demeure liée à ce village du littoral libanais où s’acheva son voyage.





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