Protocole d’entente États-Unis–Iran : quels scénarios après la réponse attendue de Téhéran ?
©Ici Beyrouth

Un simple protocole d’entente d’une page. C’est autour de ce document succinct, transmis par Washington à Téhéran, que se joue désormais une possible désescalade entre l’Iran et les États-Unis, après des semaines de tensions militaires autour du détroit d’Ormuz et du dossier nucléaire iranien.

Au lendemain du report de l’opération «Projet Liberté», lancée le 4 mai par le président américain Donald Trump, l’administration américaine attendait toujours une réponse iranienne au protocole d’entente («Memorandum of Understanding» ou MOU) transmis à Téhéran. Présenté comme un cadre général destiné à ouvrir la voie à des négociations plus détaillées, ce texte devait initialement faire l’objet d’une réponse iranienne dans un délai de 48 heures.

Ce sur quoi porte le protocole d’entente

Le document transmis par Washington à Téhéran ne constitue pas, à ce stade, un accord en bonne et due forme, mais plutôt une base de discussion destinée à tester la possibilité d’un compromis plus large. «Les Américains ont soumis ce qu’on appelle un MoU (mémorandum of understanding) soit un «protocole d'entente» dans le monde des affaires», explique David Rigoulet-Roze, rédacteur en chef de la revue Orients stratégiques et spécialiste du Moyen-Orient. «Le texte est très succinct, il tient sur une page et rappelle uniquement les paramètres essentiels».

Au centre des discussions se trouve avant tout le dossier nucléaire iranien, auquel s’ajoute la question stratégique du détroit d’Ormuz, devenue cruciale depuis les tensions maritimes des derniers jours. Selon David Rigoulet-Roze, le document reste volontairement vague sur plusieurs aspects sensibles. «Il n’y a manifestement pas de précision concernant la limitation du programme balistique iranien. L’idée est surtout de valider un cadre général avant de définir un véritable accord».

Or, les positions des deux camps sont aujourd’hui très éloignées. Washington exigerait notamment la remise des quelque 440 kilos d’uranium enrichi à 60% détenus par l’Iran, ainsi qu’un moratoire de longue durée sur l’enrichissement nucléaire iranien. «Les Américains, qui étaient sur une base initiale de 20 ans pour ce moratoire sur l'enrichissement, évoqueraient désormais a minima entre 12 et 15 ans. Les Iraniens, eux, avaient avancé un délai de maximum cinq ans», souligne David Rigoulet-Roze.

En contrepartie, le mémorandum prévoirait progressivement un allègement des sanctions américaines, le déblocage d’une partie des avoirs iraniens gelés à l’étranger ainsi qu’un assouplissement des restrictions imposées autour du détroit d’Ormuz. Il n’en demeure pas moins, qu’à ce stade, le texte reste avant tout une tentative de définir des principes communs minimaux, sans entrer dans les détails techniques les plus explosifs des négociations. À l’heure actuelle, la question qui se pose est celle de savoir si Téhéran serait prêt à avaliser, même partiellement, ce cadre proposé par Washington? Et surtout, quelle marge de manœuvre possède réellement le pouvoir iranien dans un contexte de fortes divisions internes et de pression militaire croissante?

Les différents scénarios

La réponse iranienne reste difficile à anticiper. D’abord parce que le pouvoir à Téhéran fonctionne selon une architecture complexe où les centres de décision se chevauchent.

«Les décisions ne sont pas prises par une seule personne», souligne David Rigoulet-Roze. «Le guide suprême apparaît aujourd’hui largement absent, voire gravement affaibli. En réalité, le véritable centre de décision semble être un groupe dominé par les gardiens de la Révolution, qui impose sa ligne, y compris au président Massoud Pezeshkian», ajoute-t-il.

Cette fragmentation du pouvoir contribue, de fait, à expliquer les hésitations iraniennes, et ce malgré une pression économique et stratégique de plus en plus grandissante.

Un autre élément vient également nuancer la lecture d’un blocage systématique. En effet, les intérêts des deux parties convergent aujourd’hui, paradoxalement, vers une forme de désescalade. Pour Washington, la crise autour du détroit d’Ormuz représente une menace directe pour l’économie mondiale, mais aussi pour la stabilité du marché énergétique américain. «Aux États-Unis, le prix du gallon d’essence a dépassé les 4 dollars, ce qui, dans la culture consumériste américaine, constitue un seuil politiquement sensible», rappelle l’expert.

Du côté iranien, la pression devient également considérable. Le contre-blocus américain perturbe gravement les exportations pétrolières iraniennes. «La Maison Blanche a évoqué le fait que le montant des pertes en termes de liquidités pour les Gardiens de la révolution de plusieurs milliards de dollars depuis la mise en œuvre du contre-blocus américain», note-t-il.

Dans ce contexte, l’Iran serait même contraint de réduire progressivement sa production pétrolière faute de pouvoir exporter suffisamment. «Les puits débordent. Or, lorsque l'extraction d'un puits vient à être arrêtée, même temporairement, il peut devenir extrêmement difficile à réactiver à cause des infiltrations d’eau dans les structures géologiques», signale M. Rigoulet-Roze.

Pour autant, cette fragilisation économique ne signifie pas un effondrement immédiat. Selon une analyse confidentielle de la CIA révélée par le Washington Post, Téhéran disposerait encore de plusieurs mois de résistance malgré les sanctions et le blocus naval américain, prolongeant ainsi une situation de tension maîtrisée mais instable.

Le détroit d’Ormuz au centre du bras de fer

L’autre point majeur des négociations concerne le détroit d’Ormuz, passage stratégique par lequel transite une part essentielle du pétrole mondial.

On rappelle qu’après avoir lancé le «Projet Liberté», destiné à escorter les navires commerciaux dans le Golfe, l’opération a été rapidement suspendue après des tensions diplomatiques avec les monarchies du Golfe et des discussions indirectes avec Téhéran.

Selon David Rigoulet-Roze, Riyad et le Koweït auraient mal réagi à certaines décisions américaines prises sans concertation préalable. «Les pétromonarchies ont eu le sentiment d’être mises devant le fait accompli quant à la nécessité d'utilisation de leurs bases par les États-Unis pour la mise en œuvre du dispositif de surveillance de l'opération annoncée. Elles auraient temporairement restreint l’utilisation de certaines bases américaines, indispensables à la surveillance aérienne de l’ensemble du Golfe», affirme-t-il.

Les restrictions auraient depuis été assouplies, laissant ouverte la possibilité d’une reprise de l’opération américaine en cas d’échec diplomatique.

Là encore, les désaccords restent profonds. Téhéran réclame une levée préalable du contre-blocus américain et une réouverture immédiate d’Ormuz dès le lancement des négociations. Une demande rejetée par Washington.

«Pour les Américains, le contre-blocus constitue précisément l’outil de pression principal dans la négociation», signale l’expert. Et d’ajouter que les États-Unis «considèrent qu’il ne peut être levé qu’en échange d’avancées concrètes».

Le risque d’une nouvelle escalade

En cas d’échec des discussions, le scénario d’une reprise des opérations militaires reste très crédible.

«L’escalade est déjà latente», estime David Rigoulet-Roze. Il évoque notamment les récents affrontements dans le Golfe après des attaques contre plusieurs destroyers américains, suivies de frappes de riposte américaines autour de Bandar Abbas et de l’île de Qeshm.

Donald Trump a lui-même averti qu’une absence d’accord pourrait entraîner une relance massive des opérations militaires.

«Le problème, c’est que l’accord demandé par Washington s’apparente, du point de vue iranien, à une forme de capitulation», résume David Rigoulet-Roze. «Et c’est là toute la quadrature du cercle: l’Iran a besoin d’un allègement des sanctions, mais refuse de renoncer à ce qu’il considère comme son droit stratégique au nucléaire», avance-t-il.

Pour l’heure, le protocole en discussion reste donc limité aux grands axes: nucléaire, sanctions et détroit d’Ormuz et à Téhéran, la mécanique du pouvoir rend toute décision particulièrement sujette à des arbitrages multiples.

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