Dix-huit ans après le 7 mai 2008 : un tournant pour le Liban
©shutterstock

Dix-huit ans après la date fatidique du 7 mai 2008, le Liban semble enfin amorcer sa libération progressive de l’emprise du Hezbollah. Cette journée avait marqué l’aboutissement d’un véritable coup de force contre la dynamique née du 14 mars 2005.

Suite à cette mobilisation historique et sous la pression de la communauté internationale, notamment des États-Unis, le régime syrien avait été contraint de retirer ses forces armées du Liban, après avoir commis des assassinats politiques, une déstabilisation sécuritaire et instauré un appareil répressif plaçant les institutions libanaises sous tutelle pendant des décennies.

Pour beaucoup de Libanais, la perspective d’un État enfin libre de la domination syrienne semblait irréversible.

 

Une erreur d’appréciation stratégique majeure

C’est précisément dans cette lecture optimiste que les forces du 14 mars ont commis une erreur stratégique: l’alliance quadripartite conclue avec le Hezbollah.

L’erreur ne résidait pas dans la volonté de rassurer la communauté chiite, composante essentielle du peuple libanais, mais dans l’illusion selon laquelle le Hezbollah pouvait évoluer vers un parti politique libanais classique, pleinement intégré au jeu démocratique et respectueux des institutions.

À l’époque, plusieurs signaux semblaient pourtant indiquer un changement de posture. Hassan Nasrallah avait même évoqué publiquement le président Bachir Gemayel lors d’un discours électoral – un fait inédit dans la rhétorique du Hezbollah.

Mais derrière cette apparente ouverture se préparait en réalité une autre stratégie : remplacer progressivement le régime syrien comme puissance dominante au Liban.

 

L’accord avec le CPL : une couverture chrétienne pour le Hezbollah

Quelques mois plus tard, le Hezbollah scellait son alliance avec le Courant patriotique libre de Michel Aoun.

Pour le Hezbollah, cet accord représentait une opportunité stratégique majeure : sortir de son isolement et obtenir une couverture chrétienne lui permettant d’élargir sa marge de manœuvre politique et militaire.

Pour Michel Aoun, l’objectif était avant tout l’accès au pouvoir.

Cette alliance allait rapidement produire ses effets. Quelques mois après sa signature, le Hezbollah procédait à l’enlèvement de soldats israéliens en juillet 2006, déclenchant une guerre dévastatrice pour le Liban.

À la suite du conflit, le Hezbollah et ses alliés lançaient en décembre 2006 un vaste mouvement de contestation destiné à paralyser les institutions libanaises et à imposer un nouveau rapport de force interne.

Ce processus culminera finalement avec les événements du 7 mai 2008 à Beyrouth et dans la Montagne, puis avec les accords de Doha, ouvrant la voie à l’effritement progressif de l’État libanais.

 

Le Hezbollah n’a jamais représenté la communauté chiite

Rappeler cette séquence historique ne relève pas d’un simple exercice de mémoire. Il s’agit avant tout d’en tirer les leçons.

La principale erreur fut de confondre le Hezbollah — organisation militaire et sécuritaire totalement inféodée à l’Iran — avec les aspirations de la communauté chiite libanaise.

Aujourd’hui, cette confusion ne relève plus seulement de la naïveté : elle constitue une faute politique grave envers une communauté elle-même otage de cette organisation, tout comme l’ensemble du peuple libanais.

Le Liban continue de payer quotidiennement le prix de la survie militaire du Hezbollah : isolement international, paralysie institutionnelle, crises économiques et sécuritaires permanentes.

 

L’armée électronique et la tentative de recyclage politique

Le Hezbollah mobilise aujourd’hui une véritable « armée électronique », principalement constituée d’anciens cadres et sympathisants du CPL.

Après avoir soutenu sans réserve l’alliance avec le Hezbollah pendant des années, une partie de ces cadres, désorientée par les revirements successifs de leur formation politique, tente aujourd’hui de redonner au Hezbollah une légitimité chrétienne en recyclant les slogans de souveraineté nationale et des « 10452 km² », dans le prolongement de l’esprit de l’accord signé en 2006 avec le CPL, mais cette fois à travers des outils de propagande plus modernes.

Cette propagande cherche à aligner son discours sur certaines campagnes occidentales apparues depuis la guerre de Gaza, tout en accusant simultanément le président Joseph Aoun de “faillir à sa mission”.

L’objectif est transparent : préparer le terrain politique et psychologique à une éventuelle nouvelle escalade sécuritaire si l’Iran décidait d’en donner l’ordre à son organisation au Liban.

Le paradoxe est frappant : ces campagnes se réclament de la liberté et de la souveraineté alors qu’elles servent une organisation liée aux assassinats politiques, à la répression intérieure et à l’intervention militaire en Syrie aux côtés du régime Assad, où le Hezbollah a directement participé au massacre de milliers de civils.

 

Un rapport de force qui change

Mais contrairement au passé, ces campagnes ne produisent plus le même effet.

Les autorités affichent une volonté croissante d’engager des négociations directes avec Israël afin d’aboutir à un cessez-le-feu durable, première étape vers une normalisation.

Cette orientation s’est notamment traduite par la désignation de l’ambassadeur Simon Karam, figure souverainiste largement respectée, pour représenter officiellement le président de la République et le gouvernement libanais dans les discussions.

Le simple fait que ces échanges deviennent publics et fréquents, marque déjà une rupture majeure avec les anciens tabous imposés par le Hezbollah.

Dans le même temps, le président Joseph Aoun affirme avec fermeté devant ses interlocuteurs sa volonté d’étendre la souveraineté de l’État sur l’ensemble du territoire libanais et de placer les armes sous l’autorité exclusive de l’armée libanaise.

 

L’armée libanaise face au défi du désarmement

Les récents événements dans la banlieue sud de Beyrouth ont illustré cette évolution.

Lorsque des partisans du Hezbollah ont tiré en l’air lors des funérailles de combattants du parti, l’armée libanaise est intervenue rapidement et a procédé à plusieurs arrestations malgré les difficultés sécuritaires et les tentatives récurrentes d’entraver sa mission.

Cet épisode a démontré que l’armée libanaise peut imposer son autorité dès lors que la décision politique est clairement assumée. Il ouvre également la perspective que la question du désarmement du Hezbollah ne soit plus hors de portée et que les décisions du gouvernement en ce sens puissent dépasser le stade de la simple déclaration d’intention.

 

Vers la fin d’une époque ?

Alors que les discussions entre les États-Unis et l’Iran détermineront en grande partie les prochaines orientations régionales, le gouvernement libanais semble plus résolu que jamais à reprendre le contrôle de la décision nationale.

Le Liban paraît désormais engagé sur une trajectoire visant à restaurer pleinement son autorité souveraine, à ouvrir la voie à des négociations directes avec Israël et, à terme, à envisager une normalisation dans le cadre d’une paix durable.

Dix-huit ans après le 7 mai 2008, le pays semble peut-être entrer dans une nouvelle phase de son histoire : celle de la reconquête progressive de son État et de sa souveraineté.

 

Commentaires
  • Aucun commentaire