Médiums 2.0: l’arnaque spirituelle en direct sur les réseaux
Sur TikTok et Instagram, les médiums 2.0 transforment l’angoisse en business. ©Ici Beyrouth

Sur Instagram et Fa, pseudo-voyants, guérisseurs autoproclamés et médiums connectés transforment l’angoisse en business. Diagnostics alarmants, «nettoyages énergétiques», conversations avec les morts ou bébés in utero: derrière les lives mystiques et les consultations gratuites, un système bien rodé prospère sur la vulnérabilité humaine et l’économie de l’attention.

Depuis quelques années, les réseaux sociaux ont fait émerger une nouvelle génération de médiums. Plus jeunes, plus photogéniques, plus marketés aussi. Exit la petite boutique sombre avec bougies poussiéreuses et boule de cristal. Place aux ring lights, aux reels viraux, aux cartes d’oracle pastel et aux lives diffusés à minuit devant des dizaines de milliers de personnes hypnotisées.

Sur Instagram et Facebook, les vidéos suivent souvent le même scénario. Une femme fixe la caméra avec gravité. « Je ressens une énergie lourde autour de toi. » Une autre affirme percevoir «un blocage spirituel puissant». Un homme assure que «quelqu’un vous jalouse et vous a envoyé quelque chose». Le ton est toujours le même: intime, inquiétant, mais surtout urgent.

Puis vient le piège. «Écris-moi en privé.» «Consultation offerte.» «Je vais t’aider.» Quelques échanges plus tard, le diagnostic tombe: mauvais œil, sort jeté, entité négative, karma bloqué, mémoire transgénérationnelle perturbée, âme parasite ou «attaque spirituelle». Peu importe le vocabulaire. Le mécanisme psychologique reste identique: créer une peur, installer une dépendance, puis vendre la solution.

Les sommes demandées peuvent grimper très vite. Cent euros pour un nettoyage énergétique. Trois cents pour un rituel de protection. Cing cents pour «couper les liens toxiques». Certains proposent des abonnements spirituels mensuels, d’autres des «accompagnements vibratoires» sur WhatsApp ou Messenger. Et tout cela fonctionne.

Parce que ces comptes ne vendent pas seulement du mystique. Ils vendent une explication immédiate à la souffrance. Une rupture? Ce n’est pas un chagrin amoureux ,c’est un blocage énergétique. Une anxiété? Une présence négative. Un échec professionnel? Une jalousie envoyée contre vous. Une fatigue? Une attaque spirituelle. Le succès de ces contenus tient précisément à cela: ils offrent des réponses simples à des situations complexes, dans un monde où l’incertitude règne.

L’algorithme de l’angoisse

Facebook et Instagram ont profondément transformé le phénomène. Les réseaux sociaux ne se contentent pas d’héberger ces pratiques, ils les amplifient. Les contenus les plus émotionnels, les plus anxiogènes ou les plus sensationnels sont favorisés par les algorithmes. Une vidéo affirmant «quelqu’un vous veut du mal» retiendra davantage l’attention qu’un discours rationnel sur la santé mentale ou le stress. Résultat: les plateformes récompensent mécaniquement l’exagération émotionnelle.

Le plus troublant reste la manière dont ces pseudo-médiums maîtrisent parfaitement les codes de l’influence moderne. Témoignages clients, stories quotidiennes, avant/après spirituels, lives de groupe, musiques apaisantes, vocabulaire pseudo-thérapeutique, proximité émotionnelle permanente. Tout est pensé pour créer de l’engagement.

Le mystique est devenu un produit de contenu. Et ce produit cible le plus souvent des personnes fragilisées. Deuil, solitude, maladie, grossesse difficile, séparation, anxiété chronique, burn-out, soucis de santé, douleurs chroniques: beaucoup arrivent dans ces univers au moment où leur vie connait des soubresauts. C’est là que le basculement devient problématique. Car derrière le folklore ésotérique se cache parfois une véritable mécanique d’emprise.

Certaines pratiques relèvent davantage de la manipulation psychologique que de la spiritualité. On culpabilise le client: «si tu refuses le soin, les conséquences seront graves». On l’isole progressivement de son entourage, jugé «toxique» ou «malveillant». On crée une dépendance aux consultations, on le pousse à «couper des liens» avec X ou Y. Coupe qui se pratique par ledit devin à distance, mais qui agit fortement sur les relations du «patient» avec son entourage qui, lui, y croit dur comme du fer.

Et surtout, on brouille les frontières. On ne fait plus la différence entre thérapie et magie, entre spiritualité et commerce, entre intuition et manipulation.

C’est précisément ce flou qui rend le phénomène difficile à encadrer à l’échelle internationale. Certains pays disposent d’organismes de vigilance ou de législations sur les dérives sectaires. D’autres non. Et sur Internet, les frontières disparaissent de toute façon presque totalement. Un compte installé par exemple à Dubaï peut monétiser des consultations auprès d’abonnés français, libanais, canadiens ou africains sans réel contrôle.

Les dégâts invisibles

Le problème n’est pas la croyance en elle-même. Chacun reste libre de ses convictions spirituelles, religieuses ou ésotériques. Le problème commence lorsque la détresse devient un marché. Car derrière le vernis mystique, les dégâts sont parfois très concrets. Des personnes vulnérables dépensent des milliers de dollars ou d’euros dans des «soins» sans fin. D’autres abandonnent de vrais suivis médicaux ou psychologiques. Certaines développent une anxiété permanente, persuadées d’être victimes d’énergies négatives ou de malédictions invisibles.

Les récits se ressemblent souvent. Une consultation gratuite qui semblait anodine. Une phrase inquiétante qui s’imprime dans l’esprit. Puis une spirale. Plus la peur grandit, plus la dépendance augmente. Le phénomène fait aussi énormément de tort aux véritables professionnels du soin psychologique ou de l’accompagnement énerrgétique sérieux , mais également à certaines pratiques spirituelles traditionnelles exercées avec discrétion, éthique et limites claires. Car tout se retrouve désormais mélangé dans le même brouhaha numérique.

Le coupeur de feu traditionnel qui intervient bénévolement après une brûlure se retrouve associé à des influenceurs ésotériques vendant des «nettoyages quantiques» à des sommes plus ou moins importantes, selon. Des praticiens honnêtes voient leur travail discrédité par des comptes qui promettent de parler aux morts en direct entre deux placements de produits. Et c’est peut-être là l’aspect le plus inquiétant du phénomène: la disparition progressive de toute notion de limite.

Aujourd’hui, certains assurent communiquer avec les bébés in utero. D’autres prétendent lire les pensées à distance, détecter les infidélités par vibration énergétique ou retrouver une âme sœur grâce à l’astrologie karmique. Le plus frappant reste l’assurance avec laquelle ces affirmations sont présentées. Tout est affirmé avec aplomb, certitude, vocabulaire pseudo-scientifique et mise en scène émotionnelle. Comme si plus rien n’avait besoin d’être prouvé.

Le grand spectacle du surnaturel

Le numérique a profondément changé notre rapport au vrai. Sur les réseaux sociaux, la crédibilité ne repose plus forcément sur la compétence, mais sur la visibilité. Celui qui apparaît convaincu finit souvent par paraître convaincant. Et dans cet univers, les médiums 2.0 excellent. Ils savent capter l’attention, créer une intimité artificielle, parler le langage du développement personnel, recycler des concepts psychologiques simplifiés et transformer chaque angoisse humaine en opportunité commerciale. La spiritualité version plateforme fonctionne désormais comme n’importe quelle industrie de l’influence: abonnements, fidélisation, storytelling, personnal branding, communautés privées et monétisation émotionnelle.

Le paranormal est devenu un marché de contenu comme un autre. Avec une différence majeure toutefois: ici, la matière première reste la vulnérabilité humaine.

Et le plus ironique dans tout cela est peut-être ailleurs. À écouter Instagram, Facebook et autres plateformes, l’humanité semble désormais peuplée d’une quantité phénoménale de médiums, de guérisseurs, d’initiés et d’êtres capables de dialoguer avec l’invisible.

À ce rythme, il devient presque plus difficile de trouver quelqu’un qui ne parle pas aux morts que l’inverse. Le surnaturel n’a jamais été aussi banalisé, ni présenté comme accessible au premier venu entre deux stories Instagram. Pourtant, les traditions spirituelles sérieuses, quelles qu’elles soient, ont toujours considéré ces pratiques comme rares, exigeantes et réservées à de véritables initiés. À force de transformer l’invisible en contenu viral, les réseaux sociaux ont fini par vider le mystique de toute profondeur. Peut-être serait-il temps que chacun reprenne sa place.

 

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