Fibromyalgie au Liban: dans le brouillard d’une douleur invisible
Fibromyalgie: la douleur sans image, mais pas sans réalité. ©institutchiaribcn

La Journée mondiale de la fibromyalgie, célébrée le 12 mai, rappelle une réalité souvent mal comprise: toutes les douleurs ne se voient pas. Au Liban, où stress, insomnie, épuisement et précarité sanitaire pèsent lourdement sur les organismes, cette maladie invisible prend une résonance particulière.

La fibromyalgie se manifeste par des douleurs diffuses persistantes, souvent présentes depuis plus de trois mois, une fatigue intense, un sommeil non réparateur, des troubles de la concentration et de la mémoire — ce que les patients décrivent souvent comme un “brouillard mental” — ainsi que, parfois, des maux de tête, des troubles digestifs, des fourmillements ou une hypersensibilité au toucher.

Une maladie de la douleur, pas de l’imagination

Longtemps perçue comme une énigme médicale, la fibromyalgie est aujourd’hui mieux reconnue, même si elle continue de dérouter par l’absence de lésion visible et par la normalité fréquente des examens. Les prises de sang, les radios ou les imageries classiques ne montrent généralement pas d’anomalie spécifique. Le patient souffre, mais la preuve visible manque.

La maladie est aujourd’hui comprise comme un trouble de la modulation de la douleur par le système nerveux central. En clair, le cerveau et les voies nerveuses semblent amplifier les signaux douloureux, comme si le volume de la douleur restait bloqué trop haut. Ce n’est donc ni une simulation, ni une paresse, ni une douleur “inventée”, mais une souffrance réelle, chronique, souvent invalidante.

Au Liban, peu de données mais un signal clair

Au Liban, les chiffres restent rares, faute de registre national ou de grandes enquêtes récentes consacrées à la fibromyalgie. L’une des principales données disponibles provient d’une étude libanaise issue du programme COPCORD, qui avait estimé la prévalence de la fibromyalgie à environ 1% dans la population générale. L’étude avait identifié 34 cas, tous féminins, avec des patientes majoritairement d’âge moyen.

Plus frappant encore: les patients qui avaient déjà consulté avaient été auparavant mal diagnostiqués. Ce constat résume à lui seul le problème. La fibromyalgie existe, mais elle est encore trop souvent reconnue tardivement, après des consultations répétées, des examens normaux et parfois des années de doute.

Une autre étude, menée auprès d’étudiants de l’AUB et de la LAU, a retrouvé une prévalence de 13,6% parmi les répondants. Le chiffre doit être interprété avec prudence, car l’échantillon était restreint et ne peut pas être extrapolé à l’ensemble de la population. Mais il donne un indice intéressant dans un pays où les jeunes adultes sont exposés à une pression continue: stress, troubles du sommeil, anxiété, douleurs musculo-squelettiques et fatigue chronique.

Qui consulter?

Le premier interlocuteur peut être le médecin de famille ou l’interniste, surtout lorsque le patient se plaint de fatigue, de douleurs diffuses, de troubles du sommeil ou de symptômes multiples. Mais le rhumatologue reste souvent le spécialiste central. Son rôle est d’écouter, d’examiner et surtout d’éliminer d’autres causes possibles: maladie inflammatoire, trouble endocrinien, carence, infection, pathologie neurologique, rhumatisme, trouble du sommeil ou autre cause de douleur chronique.

Au Liban, les services de rhumatologie des grands centres hospitaliers prennent en charge ce type de pathologie. À l’Hôtel-Dieu de France, le service de rhumatologie, où exerce notamment la Dre Nelly Ziadé, figure parmi les structures de référence pour l’évaluation des douleurs diffuses et des pathologies rhumatologiques complexes.

Selon les cas, la prise en charge peut également faire intervenir un spécialiste de la douleur, un kinésithérapeute, un psychologue ou psychiatre, un spécialiste du sommeil, voire un nutritionniste. L’essentiel est d’éviter deux pièges: multiplier indéfiniment les examens inutiles ou réduire la souffrance du patient à du stress.

Soigner sans promettre de miracle

Il n’existe pas de traitement curatif unique. La prise en charge vise plutôt à réduire les symptômes, améliorer le sommeil, restaurer la fonction et redonner au patient une marge de contrôle sur son quotidien.

L’activité physique progressive reste l’un des piliers les plus importants: marche, natation, aquagym, yoga doux, tai-chi ou renforcement adapté. Le mot-clé est progressif. Il ne s’agit pas de brusquer un corps déjà épuisé, mais de le remettre en mouvement lentement, régulièrement, sans tomber dans le cercle vicieux de la sédentarité.

La gestion du sommeil est également centrale. Un sommeil non réparateur aggrave la douleur; la douleur, à son tour, perturbe le sommeil. La prise en charge passe donc souvent par une meilleure hygiène du sommeil, une réduction des facteurs de stress, une éducation thérapeutique et, si nécessaire, un accompagnement psychologique. Non pas parce que la maladie serait “psychologique”, mais parce qu’une douleur chronique finit toujours par épuiser le système nerveux, le moral, la vie familiale et professionnelle.

Les médicaments peuvent être utiles au cas par cas. Certains praticiens, notamment des internistes ou des médecins de première ligne, prescrivent parfois des antidépresseurs à faibles doses ou à visée antalgique, même lorsqu’ils hésitent à poser clairement le diagnostic de fibromyalgie. Ce paradoxe nourrit la confusion: ces traitements ne signifient pas que la douleur serait imaginaire ou que le patient serait simplement dépressif. Certaines molécules peuvent agir sur la douleur chronique, le sommeil ou l’hypersensibilité nerveuse. D’autres traitements, comme certains antiépileptiques utilisés dans les douleurs neuropathiques, peuvent aussi être envisagés selon le profil du patient. Les opioïdes, en revanche, ne sont généralement pas recommandés.

Le grand malentendu libanais

Au Liban, la fibromyalgie se heurte à un double obstacle. Le premier est médical: une maladie sans marqueur simple, sans image spectaculaire, sans analyse franchement positive. Le second est social: dans un pays saturé de crises visibles, les douleurs invisibles passent souvent au second plan.

Or, la fibromyalgie ne détruit pas les articulations et ne menace pas directement la vie, mais elle peut la rétrécir. Travailler, dormir, marcher, se concentrer, tenir une conversation ou simplement faire semblant d’aller bien peuvent devenir des épreuves.

Dans un pays où l’on soigne vite ce qui saigne, la fibromyalgie impose une autre médecine: celle de l’écoute, du temps, du suivi et de la reconnaissance. Croire le patient n’est pas un supplément d’âme. C’est le point de départ du traitement. Car invisible ne veut pas dire imaginaire. Et silencieuse ne veut jamais dire inexistante.

 

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