À l’occasion de la Journée mondiale de l’hypertension, célébrée le 17 mai, Ici Beyrouth revient sur ce fléau silencieux qui touche des centaines de millions de personnes dans le monde et une part considérable des adultes au Liban. Stress chronique, guerre, bruit des drones, crise économique, sommeil fragmenté, tabac, excès de sel, automédication et suivi médical parfois chaotique composent un cocktail cardiovasculaire explosif. Dans un pays où la pression est d’abord sociale, politique et nerveuse, elle finit trop souvent par devenir artérielle.

Au Liban, on ne mesure pas toujours la tension avec un brassard. On la lit dans les nuits hachées, les factures impossibles, les alertes sécuritaires, le bourdonnement des générateurs, les klaxons, le café avalé pour tenir et les cigarettes grillées pour calmer les nerfs. Puis, un jour, le chiffre tombe: 14/9, 16/10, parfois davantage.

Longtemps perçue comme une maladie de l’âge, de l’hérédité ou de la mauvaise hygiène de vie, l’hypertension artérielle est aussi une maladie de contexte. Et au Liban, le contexte est devenu une usine à pression.

Le 17 mai, la Journée mondiale de l’hypertension rappelle chaque année l’ampleur d’un fléau mondial souvent sous-estimé. L’édition 2026, placée sous le thème «Controlling Hypertension Together», insiste sur une idée simple: mesurer régulièrement sa tension, mieux détecter la maladie et mieux la contrôler. Car l’hypertension tue d’autant plus qu’elle se tait.

Le tueur silencieux dans un pays bruyant

L’hypertension artérielle correspond, simplement, à une élévation durable de la pression du sang dans les artères. Elle est généralement retenue lorsque les chiffres atteignent ou dépassent 140/90 mmHg sur des mesures répétées et correctement réalisées. La première valeur correspond à la pression lorsque le cœur se contracte; la seconde, à la pression lorsqu’il se relâche.

Derrière ces deux chiffres, pourtant, se joue une partie majeure: celle du cerveau, du cœur, des reins, des yeux et des artères. Une hypertension ignorée ou mal contrôlée augmente le risque d’accident vasculaire cérébral, d’infarctus, d’insuffisance cardiaque, d’atteinte rénale et de complications vasculaires. Le danger, c’est précisément qu’elle peut évoluer longtemps sans symptôme apparent. Pas de douleur, pas de signal clair, pas toujours de vertige ni de mal de tête. Rien, parfois, jusqu’à l’accident.

Le paradoxe est cruel: dans un pays assourdissant, l’hypertension avance en silence. Elle ne crie pas. Elle s’installe.

À l’échelle mondiale, les chiffres donnent le vertige. Selon l’Organisation mondiale de la santé, environ 1,4 milliard d’adultes âgés de 30 à 79 ans vivaient avec une hypertension en 2024. Quelque 600 millions ignoraient leur état, et un peu plus d’un hypertendu sur cinq seulement avait une pression artérielle contrôlée. Une maladie simple à mesurer, souvent traitable, mais encore massivement sous-diagnostiquée et insuffisamment maîtrisée.

Au Liban, le tableau est tout aussi préoccupant. Une étude nationale menée par la Faculté de médecine de l’USJ et le service de cardiologie de l’Hôtel-Dieu de France, auprès de 1.697 adultes libanais de plus de 21 ans répartis sur l’ensemble du territoire, avait retrouvé une hypertension chez 36,9% des personnes étudiées. Plus inquiétant encore: seuls 53% des hypertendus savaient qu’ils l’étaient, et à peine 27% avaient une tension effectivement contrôlée.

Autrement dit, une partie du pays vit avec une bombe silencieuse dans les artères, sans le savoir. Le Liban surveille le dollar, le prix du générateur, les nouvelles du front, les factures, les échéances scolaires et les messages d’alerte. Il surveille beaucoup moins ce chiffre intime qui peut pourtant décider d’un AVC.

Un pays en état d’alerte permanente

Bien sûr, l’hypertension n’a pas une seule cause. L’âge, l’hérédité, le surpoids, le diabète, les maladies rénales, la sédentarité, le tabac, l’excès d’alcool, l’alimentation trop salée et le stress chronique jouent tous leur rôle. Mais au Liban, ces facteurs ne s’additionnent pas seulement: ils se superposent, se renforcent et s’enchevêtrent dans une vie quotidienne devenue pathogène.

Le stress n’est pas ici un simple mot de conversation. C’est un climat. Une alerte de fond. Une manière de vivre. Guerre, instabilité, menaces sécuritaires, bruit des drones, nuits interrompues, peur du lendemain, anxiété financière, chaleur, embouteillages, pollution, générateurs, incertitude professionnelle: le corps finit par s’installer dans une vigilance permanente.

Or un organisme maintenu trop longtemps en état d’alerte paie le prix. Le sommeil se fragmente. Le système nerveux reste allumé. Le cœur travaille plus vite, plus fort. Le patient compense comme il peut: café pour tenir, cigarette pour calmer, repas rapides, plats trop salés, grignotage, sédentarité anxieuse. L’hypertension n’est alors plus seulement une pathologie individuelle; elle devient presque le symptôme biologique d’un pays qui ne laisse plus les corps redescendre.

Les médecins voient aussi arriver des patients plus jeunes, trentenaires ou quadragénaires, parfois surpris de découvrir des chiffres tensionnels élevés. Ils ne se sentent pas «malades». Ils travaillent, conduisent, boivent du café, fument, dorment mal, vivent vite et consultent tard. Jusqu’au jour où un malaise, des palpitations, une visite de routine ou un simple contrôle en pharmacie révèle que le corps encaissait depuis longtemps.

Le sel, angle mort libanais

À ce terrain nerveux s’ajoute un autre facteur majeur: le sel. L’OMS recommande de ne pas dépasser 5 grammes de sel par jour chez l’adulte. Or les habitudes alimentaires libanaises exposent souvent à des apports largement supérieurs. Le danger ne vient pas seulement de la salière posée sur la table, mais surtout du sel caché dans les aliments du quotidien: pain, fromages, man’ouchés, conserves, charcuteries, pickles, snacks, plats préparés.

Au Liban, le sel est culturel, pratique, économique. Il conserve, relève, rassasie, accompagne le petit-déjeuner, le déjeuner sur le pouce, le dîner improvisé. Dans une période de crise, où l’on mange parfois vite, moins cher, moins équilibré, il devient encore plus difficile de réduire l’exposition au sodium.

Au fond, on ne sale pas seulement les plats. On sale parfois une vie déjà saturée de stress.

Quand le soin lui-même devient sous pression

L’hypertension a pourtant une particularité: elle se dépiste facilement et se traite efficacement. L’arsenal thérapeutique est large: diurétiques thiazidiques ou apparentés, inhibiteurs de l’enzyme de conversion, antagonistes des récepteurs de l’angiotensine II, inhibiteurs calciques, bêtabloquants dans certains profils, associations fixes lorsque la situation le justifie. Le problème n’est donc pas l’absence de médicaments. Il est dans le diagnostic, le choix, le suivi, l’observance, l’ajustement et la continuité du traitement.

Les recommandations internationales insistent d’abord sur une prise en charge structurée, qui ne commence pas toujours par une ordonnance. Mesures hygiéno-diététiques, réduction du sel, perte de poids si nécessaire, activité physique régulière, arrêt du tabac et meilleure hygiène de sommeil font partie du socle initial. Selon le niveau de tension, le risque cardiovasculaire, l’âge, les comorbidités et le profil du patient, le traitement médicamenteux peut ensuite commencer par une seule molécule ou par une association. Les associations thérapeutiques ne sont donc pas un scandale en soi: elles sont parfois nécessaires, notamment lorsque la tension est très élevée ou que le risque cardiovasculaire est important. Mais elles doivent répondre à une logique médicale, pas à une tentation de frapper fort pour rassurer vite.

Au Liban, certains praticiens s’inquiètent d’une dérive plus subtile: la prescription réflexe, spectaculaire, parfois insuffisamment réévaluée. «On veut parfois que le patient sorte du cabinet avec l’impression d’être déjà guéri», déplore un cardiologue d’un grand hôpital universitaire libanais. Selon lui, certains patients se voient proposer d’emblée des bithérapies ou trithérapies alors qu’une approche plus graduée, fondée sur des mesures répétées, des mesures hygiéno-diététiques adaptées et un suivi rapproché, aurait parfois suffi.

Le problème, poursuit-il, tient aussi à la dispersion de la prise en charge. Cardiologues, internistes, médecins de famille, néphrologues, endocrinologues, prescriptions renouvelées, automédication, conseils glanés en pharmacie ou auprès de proches: l’hypertension devient parfois un territoire où plusieurs acteurs interviennent, parfois sans coordination suffisante ni suivi homogène. À l’inverse, certaines structures tentent précisément de sortir de cette logique dispersée. L’Hôtel-Dieu de France dispose ainsi d’une Unité d’hypertension artérielle dédiée, dirigée par la Dr Nicole Gebara, avec pour objectif de prévenir, diagnostiquer et traiter l’HTA dans un parcours de soins plus structuré. À cela s’ajoute la pression commerciale d’un marché pharmaceutique concurrentiel, où les associations fixes et les nouveautés thérapeutiques sont promues avec insistance.

Le risque est double: traiter trop peu ceux qui devraient l’être, ou traiter trop vite, trop lourd, sans confirmation suffisante ni suivi adapté. Dans les deux cas, le patient finit par se perdre. Certains arrêtent parce qu’ils se sentent mieux. D’autres espacent les comprimés pour économiser. D’autres encore modifient seuls leur traitement parce que «la tension est descendue». Or l’hypertension ne se soigne pas à l’instinct. Elle se mesure, se confirme, se traite, se suit.