Au Liban, quand manger devient un combat silencieux
Anorexie, boulimie: au Liban, briser le silence. ©DR

À l’occasion de la Journée mondiale de sensibilisation aux troubles des conduites alimentaires, célébrée le 2 juin, Ici Beyrouth revient sur un sujet encore trop souvent réduit à une affaire d’apparence, de volonté ou de régime. Anorexie, boulimie, hyperphagie: au Liban, les TCA se situent à la croisée du corps, du regard social, de la santé mentale, des réseaux sociaux, de la famille, de la crise et d’un accès aux soins encore fragile.

Au Liban, on commente beaucoup. Le visage, la fatigue, le poids, la silhouette, l’assiette, le «tu as maigri», le «tu as grossi», le «tu manges trop», le «tu ne manges rien». Ces phrases, souvent lancées sans mauvaise intention, peuvent peser plus lourd qu’on ne le croit.

Derrière ce que l’on appelle trop vite un régime, une crise d’adolescence, une lubie alimentaire ou une obsession de l’image, il peut y avoir un trouble réel. Les troubles des conduites alimentaires, ou TCA, ne sont ni des caprices, ni des fautes de caractère. Ce sont des maladies complexes, souvent tenaces, mais qui peuvent être prises en charge.

Ce n’est pas «juste un régime»

Les TCA regroupent notamment l’anorexie mentale, la boulimie et l’hyperphagie. Ils ne se résument ni au poids ni à l’apparence. Une personne peut aller très mal sans que son corps le dise immédiatement. Une autre peut être félicitée pour une perte de poids alors qu’elle s’enfonce dans une relation douloureuse à la nourriture.

Le regard extérieur croit parfois voir une question de discipline, de beauté ou de volonté. Le patient, lui, vit souvent une bataille intérieure faite d’angoisse, de contrôle, de honte, de peur du jugement et de perte de liberté face à l’alimentation.

La Middle East Eating Disorders Association, fondée en 2009, rappelle que les TCA restent mal connus ou mal compris au Moyen-Orient. On les associe encore à quelques clichés, alors qu’ils prennent des formes multiples et touchent des profils très différents.

Le Liban, pays du regard

Le sujet résonne particulièrement dans une société où l’apparence occupe une place importante. Mariage, plage, sorties, photos, filtres, réseaux sociaux, salles de sport, remarques familiales, comparaison permanente: tout cela ne crée pas à lui seul un TCA, mais peut nourrir un terrain fragile.

Des travaux menés au Liban ont montré que l’exposition à des images idéalisées sur les réseaux sociaux pouvait favoriser l’insatisfaction corporelle et modifier certains comportements alimentaires chez les jeunes. Le risque existe surtout chez les filles, mais les garçons sont aussi concernés.

Les TCA ne sont donc pas une maladie «de filles», ni une maladie «de mannequins», ni une pathologie réservée à un milieu social. Ils peuvent toucher adolescents, étudiants, adultes, sportifs, hommes, femmes, personnes très entourées ou très seules. Le corps visible ne raconte jamais toute l’histoire.

Des chiffres qui alertent

La recherche au Liban reste limitée, mais les données disponibles montrent que le phénomène n’est pas marginal. Une étude sur des patients libanais suivis pour TCA indiquait que la boulimie représentait 46,1% des cas étudiés, devant l’anorexie mentale, 39,4%, et l’hyperphagie, 14,4%.

Chez les étudiants, le signal est également préoccupant: des travaux citent 11,4% d’étudiants universitaires au Liban présentant un diagnostic de TCA, tandis que 21,2% seraient considérés comme à risque. À l’AUB, une étude menée chez des étudiants en médecine a trouvé 17% d’étudiants à haut risque selon une échelle de dépistage, et 19% selon une autre.

Même le sport, souvent associé à la santé, n’échappe pas au problème. Une étude récente sur des athlètes libanais a identifié un risque global de TCA de 21%, avec une part importante d’hommes parmi les personnes à risque. La pression du corps performant peut, elle aussi, devenir un terrain fragile.

Réseaux sociaux, anxiété et crise

Les réseaux sociaux ne sont pas l’unique cause. Les TCA naissent rarement d’un seul facteur. Ils mêlent souvent vulnérabilités personnelles, anxiété, perfectionnisme, difficultés émotionnelles, pression sociale, histoire familiale et événements de vie. Mais dans un pays saturé d’angoisse, d’instabilité économique et d’incertitude, le rapport au corps peut devenir un autre espace de contrôle.

Quand tout échappe — l’argent, l’avenir, l’école, le travail, le pays — certains cherchent à maîtriser ce qui semble encore à portée: l’assiette, le corps, l’image. Mais ce contrôle peut vite devenir une prison. Le repas n’est plus seulement un repas. Il devient calcul, tension, peur, rituel, culpabilité.

La guerre et les crises ajoutent une couche supplémentaire. En période de peur, de déplacement, de stress prolongé ou d’insécurité, le rapport à la nourriture peut se dérégler. Pour certains, l’alimentation devient refuge. Pour d’autres, elle devient contrôle. Dans les deux cas, le trouble parle rarement seulement de nourriture.

Soigner le corps, mais aussi le lien

La prise en charge des TCA ne peut pas se limiter à dire «mange» ou «arrête». Elle suppose un travail pluridisciplinaire: santé mentale, nutrition clinique, suivi médical, soutien familial, parfois traitement psychiatrique. Le programme spécialisé de l’AUBMC met en avant une approche intégrée pour l’anorexie, la boulimie, l’hyperphagie et d’autres troubles alimentaires.

C’est essentiel, car les TCA abîment plus que l’alimentation. Ils touchent l’estime de soi, les relations familiales, la vie sociale, les études, le travail, le sommeil, l’humeur. Ils isolent. Ils brouillent le rapport au plaisir, au corps, à la table, parfois aux autres.

Dans un pays où l’accès aux soins psychologiques et psychiatriques reste inégal, où les consultations coûtent cher et où les familles sont souvent épuisées, la prise en charge peut devenir un parcours d’obstacles. Il ne suffit pas d’identifier le trouble. Il faut aussi pouvoir accompagner, suivre, soutenir, parfois longtemps.

Rompre le silence

Le Liban aime les tables pleines, les repas familiaux, les invitations, les assiettes qu’on remplit «encore un peu». Mais ce rapport chaleureux à la nourriture peut aussi rendre le trouble plus difficile à voir. Ne pas manger devient vite une offense. Trop manger devient un sujet de moquerie. Changer de corps devient un commentaire public. Et la souffrance, elle, reste souvent privée.

Le 2 juin ne doit donc pas être une journée de plus dans le calendrier. Il doit rappeler une chose simple: les TCA ne sont pas une affaire de vanité, ni de faiblesse, ni d’image. Ce sont des souffrances réelles, parfois graves, souvent cachées, mais prises en charge lorsqu’elles sont reconnues à temps.

Au Liban, on commente facilement les corps. Il est temps d’écouter ce qu’ils taisent

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