Liban-Syrie: à quoi servira la future Haute commission mixte?
©Ici Beyrouth

Le Conseil des ministres doit examiner, vendredi, un projet portant sur la création d’une Haute commission mixte entre les gouvernements libanais et syrien. Cette démarche intervient alors que les deux pays se sont lancés dans un chantier de redéfinition de leurs relations, au lendemain de la chute du régime de Bachar el-Assad, en décembre 2024 et l’arrivée au pouvoir du président syrien Ahmad el-Chareh. Pourquoi une telle commission et en quoi consiste-t-elle?

Mise en contexte

L’initiative s’inscrit dans la continuité des discussions engagées ces derniers mois entre le Liban et la Syrie, notamment lors des visites du Premier ministre libanais, Nawaf Salam, à Damas en avril puis en mai 2026. À l’issue de ces rencontres, les deux parties avaient annoncé leur volonté de former des commissions communes et techniques chargées d’examiner les nombreux dossiers bilatéraux restés en suspens depuis des décennies.

Aujourd’hui, les deux nations en sont arrivées à la phase d’institutionnalisation d’un cadre politique permanent capable de superviser l’ensemble de la coopération libano-syrienne.

De quoi s’agit-il?

Dans les relations interarabes, une Haute commission mixte est généralement un mécanisme officiel réunissant des responsables des deux États afin de coordonner les politiques communes, suivre l’application des accords bilatéraux et résoudre les différends sectoriels.

Le Liban possède déjà ce type de structure avec plusieurs pays arabes, notamment la Jordanie. En janvier 2026, Beyrouth avait accueilli la huitième session de la Haute commission mixte libano-jordanienne, coprésidée par le chef du Cabinet Nawaf Salam et son homologue jordanien Jaafar Hassan. Cette réunion avait débouché sur la signature de plusieurs accords couvrant l’énergie, le transport, le commerce, l’agriculture ou encore la coopération institutionnelle.

Le projet actuellement discuté avec Damas semble s’inspirer de cette logique, mais dans un contexte infiniment plus sensible. Il faut dire que les relations libano-syriennes restent marquées par des décennies de tutelle syrienne sur le Liban, par les accords conclus durant cette période, par la présence massive de déplacés syriens dans le pays et par les profondes divisions qu’ils continuent de susciter sur la scène politique libanaise.

Selon les informations ayant filtré des discussions récentes entre les deux gouvernements, cette future commission devrait fonctionner comme une structure-cadre coiffant plusieurs comités ministériels et techniques spécialisés. Ceux-ci seraient chargés de traiter les dossiers sécuritaires, économiques, douaniers, énergétiques, judiciaires et frontaliers. Ils concernent donc notamment la contrebande, le contrôle des frontières, la réouverture et la modernisation des postes-frontières, la facilitation du transit des marchandises, le transport routier, la liaison ferroviaire, la coopération énergétique, le raccordement électrique, le transit gazier, l’harmonisation des normes douanières et techniques, la question des détenus syriens au Liban et des disparus libanais en Syrie ainsi que le retour des déplacés syriens et l’organisation de la main-d’œuvre syrienne au Liban.

Réviser les accords hérités de l’ère Assad

Au-delà de la coopération technique, l’enjeu principal est politique. Depuis la chute du régime Assad, les autorités libanaises répètent vouloir reconstruire la relation avec Damas sur une base «d’État à État», rompant avec les mécanismes jugés déséquilibrés, hérités de l’époque de la tutelle syrienne.

Entre les deux pays existent plus de quarante accords et traités bilatéraux, auxquels s’ajoutent des dizaines de protocoles sectoriels signés principalement dans les années 1990. Le plus emblématique demeure le traité de fraternité, de coopération et de coordination conclu en 1991, dans le contexte de l’après-guerre civile libanaise et alors que l’armée syrienne dominait largement la scène politique libanaise.

Ce traité avait conduit à la création, le 22 mai 1991, du Haut Conseil de coopération syro-libanais, une instance chargée de superviser les relations entre les deux États. Pendant des années, ce Conseil avait incarné aux yeux d’une partie des Libanais la traduction institutionnelle de l’influence syrienne au Liban. Son fonctionnement a progressivement été gelé après le retrait des troupes syriennes en 2005, avant que ses activités ne soient largement suspendues ces dernières années.

Aujourd’hui, les autorités libanaises chercheraient moins à rompre totalement avec les accords existants qu’à les réévaluer, les modifier ou les remplacer lorsqu’ils sont jugés défavorables au Liban. Plusieurs questions concentrent d’ailleurs les critiques formulées depuis des années par une partie de la classe politique et économique libanaise. Il s’agit principalement des conditions du transit commercial via le territoire syrien, des taxes imposées aux exportations libanaises, de certaines dispositions relatives aux échanges économiques, ou encore du partage des eaux de l’Oronte, régulièrement dénoncé par les autorités libanaises comme déséquilibré.

Le gouvernement Salam semble donc vouloir utiliser cette nouvelle Haute commission comme un instrument de révision progressive de l’ensemble de ces accords conclus sous l’ancien régime syrien, afin d’entretenir une coopération jugée indispensable pour les deux pays, tout en tentant de rétablir davantage d’équilibre institutionnel et politique.

Toute la question sera désormais de savoir jusqu’où Beyrouth et Damas sont prêts à aller dans cette refonte des relations bilatérales et surtout si ce nouveau chantier pourra réellement corriger les déséquilibres hérités du passé sans recréer de nouvelles zones de dépendance.

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