En cherchant à imposer un «péage» aux navires – et désormais aux câbles sous-marins transportant les données numériques – l’Iran transforme le détroit d’Ormuz en nouvel outil de pression économique et géopolitique. Une stratégie inédite qui ravive d’anciennes pratiques de contrôle des routes commerciales tout en soulevant des questions majeures sur l’avenir du droit international de la mer.
Depuis le début de la guerre américano-israélienne lancée le 28 février contre l’Iran, le détroit d’Ormuz est redevenu l’un des principaux leviers stratégiques de Téhéran. Entravé à la fois par le contrôle iranien et le blocus américain, le trafic maritime y a fortement ralenti, transformant ce corridor vital en instrument de pression économique et géopolitique.
À présent, la République islamique cherche à faire du passage dans le détroit une source directe de revenus et un moyen supplémentaire de pression sur le commerce mondial. Téhéran entend imposer un véritable «péage» aux navires empruntant cette voie stratégique par laquelle transite près de 20% du pétrole mondial. Mais ce n’est pas tout. L’Iran envisage d’étendre ce système aux câbles sous-marins à fibre optique traversant le détroit, infrastructures essentielles au fonctionnement d’Internet au niveau mondial.
Mais que dit le droit maritime international face à de telles pratiques?
Le «droit de mettre le pied»
Le mot «péage» apparaît en français dès le XIIᵉ siècle sous les formes «paage» puis «peage». Il provient du latin médiéval pedaticum, dérivé de pes, pedis, le «pied». Le terme signifie littéralement «droit de mettre le pied».
Au Moyen Âge, le péage désigne un droit seigneurial exigé pour autoriser le passage des personnes, des animaux ou des marchandises sur une route, un pont ou une rivière. Ces taxes se multiplient sur les voies commerciales européennes. Elles permettent aux seigneurs d’entretenir les infrastructures, mais aussi d’exercer leur pouvoir sur les territoires traversés.
Le terme évolue ensuite vers son sens moderne: une redevance payée pour utiliser une infrastructure publique, comme une autoroute, un tunnel ou un port. Le mot finit même par désigner le lieu physique où l’on paie ce droit: le «poste de péage».

En surface et sous la mer
La nouvelle stratégie iranienne repose sur un constat simple: malgré la guerre et les sanctions, Ormuz demeure indispensable au commerce mondial.
Depuis avril, plusieurs médias spécialisés affirment que des navires ont déjà dû fournir à Téhéran des informations détaillées sur leur cargaison, leurs propriétaires, leurs assurances ou leurs équipages afin d’obtenir l’autorisation de traverser le détroit. Selon certaines sources, des droits de passage auraient même déjà été perçus, parfois payables en yuan chinois ou en cryptomonnaies afin d’échapper aux sanctions américaines.
Le 18 mai, l’Iran a officialisé la création de l’Autorité du détroit du golfe Persique (PGSA), chargée de contrôler les passages, centraliser les informations sur les navires et percevoir des droits de transit. Selon plusieurs médias, ces taxes pourraient atteindre jusqu’à deux millions de dollars par navire.
Mais la nouveauté la plus spectaculaire concerne les câbles sous-marins à fibre optique. Ces infrastructures, invisibles depuis la surface, transportent l’essentiel des communications numériques mondiales. Plusieurs d’entre elles relient les pays du Golfe à l’Europe et à l’Asie en passant par Ormuz.
Selon les médias iraniens proches des Gardiens de la révolution, Téhéran souhaiterait désormais imposer une «redevance» aux opérateurs exploitant ces câbles. Des géants technologiques comme Google, Meta, Microsoft ou encore Orange sont évoqués parmi les entreprises potentiellement concernées.
L’Iran estime que ces infrastructures traversent ses eaux territoriales et relèvent donc de sa souveraineté. Téhéran voudrait également superviser, voire contrôler, les opérations de maintenance effectuées sur ces câbles.
Cette menace inquiète particulièrement les experts en cybersécurité et en infrastructures critiques. Car au-delà du simple ralentissement d’Internet, une interruption des câbles pourrait perturber les communications militaires, les transactions financières ou les échanges numériques régionaux.
Ce que dit le droit international
Avant la République islamique, d’autres puissances avaient déjà tenté d’imposer leur domination sur ce couloir maritime. Au XVIᵉ siècle, les Portugais contrôlaient ainsi le détroit d’Ormuz et faisaient payer les navires souhaitant rejoindre le Golfe. Une pratique extrêmement rentable à l’époque, mais progressivement abandonnée avec l’émergence du droit moderne de la mer.
Pour la majorité des experts en droit maritime, un État ne peut pas faire payer le passage dans un détroit international.
Il s’agit d’un principe fondamental: la liberté de navigation. La Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982 – dite Convention de Montego Bay – garantit notamment le «droit de passage en transit» dans les détroits internationaux utilisés pour la navigation mondiale.
Autrement dit, même lorsqu’un détroit traverse les eaux territoriales d’un État, celui-ci ne peut pas bloquer arbitrairement le passage ni imposer un péage général simplement en raison de sa position géographique.
Certaines exceptions existent toutefois. Un État peut percevoir des frais liés à des services précis – sécurité, pilotage, infrastructures portuaires – mais sans remettre en cause le principe fondamental de libre circulation.
Le cas des câbles sous-marins est plus complexe. Le droit international reconnaît généralement la liberté d’installer et d’entretenir ces infrastructures. Mais plusieurs zones d’ombre subsistent concernant les détroits internationaux et les obligations exactes des États côtiers.
C’est précisément ce flou juridique que Téhéran semble chercher à exploiter.
Même si ces revendications sont juridiquement fragiles, qui pourrait réellement empêcher l’Iran de les imposer dans un contexte de guerre et de tensions régionales extrêmes?





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