Autrice, dessinatrice, cinéaste et figure intellectuelle engagée, Marjane Satrapi est décédée à l’âge de 56 ans. Avec Persepolis, elle avait raconté l’Iran de l’intérieur et donné une voix à des millions d’exilés, de déracinés et de femmes en quête de liberté.
Il est des artistes dont l’œuvre finit par dépasser leur personne. Marjane Satrapi était de ceux-là. En racontant son enfance iranienne, ses déchirements, ses colères et son exil, elle avait offert au monde bien davantage qu’un récit autobiographique. Elle avait ouvert une fenêtre sur un pays souvent réduit aux slogans, aux crises diplomatiques et aux caricatures.
L’artiste franco-iranienne est morte à Paris à l’âge de 56 ans, a annoncé jeudi son entourage. Dans un communiqué transmis à l’AFP, ses proches évoquent une disparition survenue «de tristesse», un peu plus d’un an après la mort de son mari, le producteur, acteur et scénariste Mattias Ripa, qu’elle décrivait comme «l’amour de sa vie».
La nouvelle a provoqué une vague d’émotion bien au-delà du monde de la bande dessinée. Car Marjane Satrapi n’était pas seulement une autrice à succès. Elle était devenue l’une des consciences les plus écoutées lorsqu’il s’agissait de parler de l’Iran, de l’exil et de la liberté.
Née en 1969 à Rasht, dans le nord de l’Iran, elle grandit à Téhéran dans une famille cultivée et engagée. Son enfance est bouleversée par la révolution islamique de 1979, puis par la guerre Iran-Irak. Comme beaucoup de jeunes Iraniens de sa génération, elle voit son univers se transformer brutalement sous l’effet de l’idéologie, de la guerre et de la répression.
À quatorze ans, ses parents l’envoient en Autriche afin de la protéger. L’exil commence. Il ne prendra jamais vraiment fin.
Persepolis, le récit qui a changé le regard sur l’Iran
Lorsque paraît le premier tome de Persepolis au début des années 2000, peu de lecteurs imaginent l’ampleur du phénomène.
À travers un dessin noir et blanc d’une apparente simplicité, Marjane Satrapi raconte son enfance sous la République islamique, les restrictions imposées à la société, les bombardements de la guerre Iran-Irak, puis son départ vers l’Europe et les difficultés de l’exil.
Le succès est immédiat. Le livre est traduit dans le monde entier. Parce qu’il ne parle pas seulement de l’Iran. Il parle de l’adolescence, de la perte, de la famille, du sentiment de ne plus appartenir totalement à aucun endroit.
Pour de nombreux lecteurs occidentaux, Persepolis marque une rupture. Derrière les images souvent abstraites de la République islamique apparaissent soudain des individus, des familles, des visages, des rêves et des contradictions.
L’œuvre reçoit plusieurs distinctions, notamment au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. En 2007, elle est adaptée au cinéma par Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud. Le film remporte le Prix du Jury au Festival de Cannes et obtient une nomination aux Oscars.
Lors de la présentation du film à Cannes, elle le dédie à «tous les Iraniens». Une formule qui résume à elle seule l’ensemble de son parcours.
Le Liban entretient d’ailleurs une relation particulière avec cette œuvre. La sortie de Persepolis y avait provoqué une vive controverse. Initialement interdit par la Sûreté générale, le film avait finalement été autorisé après une mobilisation de nombreux intellectuels, artistes et défenseurs des libertés. L’affaire avait ouvert un débat plus large sur la censure, la religion et la liberté de création dans le monde arabe.
De la bande dessinée au combat politique
Réduire Marjane Satrapi à Persepolis serait pourtant une erreur.
Au fil des années, elle multiplie les projets artistiques. Son album Poulet aux prunes reçoit le prix du meilleur album à Angoulême avant d’être adapté au cinéma. Elle réalise ensuite plusieurs films, dont The Voices avec Ryan Reynolds ou encore Radioactive, consacré à Marie Curie.
Mais à mesure que sa notoriété grandit, son rôle évolue également. L’artiste devient une intellectuelle publique.
Son regard est sollicité pour comprendre l’Iran contemporain, les aspirations de sa jeunesse et les fractures qui traversent la société iranienne. Sa parole est souvent directe, parfois provocatrice, toujours libre.
Cette liberté lui vaut autant d’admirateurs que de détracteurs.
Une voix libre face au régime iranien
Marjane Satrapi n’a jamais caché son hostilité envers la République islamique.
Au fil des années, elle dénonce la répression, les atteintes aux libertés individuelles et la condition des femmes. Après la mort de Mahsa Amini en 2022 et le mouvement « Femme, Vie, Liberté », elle se mobilise activement pour soutenir les manifestants iraniens et faire entendre leur voix à l’étranger.
En 2025, elle refuse la Légion d’honneur française afin de protester contre ce qu’elle considère comme l’attitude ambiguë de la France vis-à-vis de Téhéran. Sur les réseaux sociaux, elle affirme alors ne plus comprendre la politique française à l’égard d’un régime qui continue de réprimer artistes, opposants et militants.
Cette prise de position illustre une constante de son parcours : l’impossibilité de séparer l’artiste de la citoyenne.
Son décès intervient dans un contexte particulier. Son entourage a évoqué une mort survenue «de tristesse», plus d’un an après la disparition de son époux Mattias Ripa. Son compte Instagram portait encore la trace de ce deuil. À plusieurs reprises, elle y écrivait: «I lost the love of my life» («J’ai perdu l’amour de ma vie»)
Cette douleur intime semble avoir accompagné ses derniers mois. Mais il est difficile de ne pas penser également à cette autre blessure qui traversait toute son œuvre : celle d’un pays quitté mais jamais abandonné. Marjane Satrapi aura passé sa vie à regarder l’Iran de loin, avec amour, colère, inquiétude et espoir. Elle aura vu se lever plusieurs générations réclamant davantage de liberté, puis se heurter à la violence du pouvoir.
Au-delà de l’émotion suscitée par sa disparition, demeure une œuvre majeure. Marjane Satrapi n’a jamais prétendu représenter tous les Iraniens. Elle a simplement raconté son histoire. Et c’est précisément cette sincérité qui a touché des millions de lecteurs.
On parle parfois, en médecine, du «syndrome du cœur brisé», cette affection rare où un choc émotionnel intense peut atteindre le cœur lui-même. Rien ne permet d’affirmer qu’il en fut ainsi pour Marjane Satrapi. Mais la formule choisie par ses proches rappelle qu’il existe des douleurs que les diagnostics peinent à saisir. Entre le deuil de l’homme qu’elle aimait et celui d’un Iran libre qu’elle avait espéré toute sa vie, elle laisse derrière elle une œuvre qui continuera longtemps à rappeler que la liberté commence souvent par le simple fait de raconter son histoire.




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