Le commerce adoucit-il les mœurs?

Les frappes américaines et israéliennes contre l'Iran, et les perturbations qui en résultent sur le détroit d'Ormuz, ont rappelé brutalement en 2026 que la guerre reste un instrument de la politique des États. Elles ont aussi relancé une question aussi ancienne que l'économie politique: l'interdépendance commerciale peut-elle réduire le risque de conflit armé? À l'heure où les agendas de découplage et de fragmentation des chaînes de valeur mondiales gagnent du terrain dans les capitales occidentales, la réponse à cette question n'est pas seulement académique. Elle a des implications budgétaires, stratégiques et humaines directement quantifiables.

De Montesquieu à Kant: une intuition millénaire

L'idée que le commerce adoucit les mœurs et tempère les velléités belliqueuses des peuples est l'une des plus anciennes de la pensée politique occidentale. Montesquieu écrivait en 1748 que le commerce a «un effet naturel, celui de porter à la paix», en augmentant la dépendance mutuelle entre les nations. Kant formulait en 1795, dans son Projet de paix perpétuelle, que l'esprit de commerce, «incompatible avec la guerre», finirait par s'imposer à toutes les nations. Richard Cobden, père du libre-échangisme britannique, en faisait au milieu du XIXe siècle le fondement d'une diplomatie alternative aux alliances militaires. 

Norman Angell, enfin, publiait en 1910 La Grande Illusion, affirmant que l'interdépendance économique européenne avait rendu la guerre entre grandes puissances trop coûteuse pour être rationnellement envisagée. Quatre ans plus tard, l'Europe entrait dans la plus meurtrière de ses guerres.

L'intuition des philosophes n'était donc pas fausse, mais elle était incomplète. Elle posait la bonne question sans disposer des outils pour y répondre rigoureusement.

Ce que les données disent

Il a fallu attendre les décennies récentes pour que des économistes parviennent à isoler un effet causal crédible du commerce sur la paix. Une étude publiée dans le Journal of Peace Research par Hegre, Oneal et Russett (2010) a montré, sur des données de 1950 à 2000, que le commerce réduit significativement la probabilité de conflits militarisés fatals entre deux pays, et que les études précédentes avaient même sous-estimé cet effet, faute d'avoir correctement isolé les facteurs géographiques qui influencent à la fois les échanges et les guerres. 

Un travail plus récent de Ling Feng, Qiuyue Huang, Zhiyuan Li et Christopher Meissner, analysé par le Center for Strategic and International Studies (CSIS), franchit une étape supplémentaire en établissant la causalité via une expérience naturelle. Les auteurs exploitent le fait que la révolution de l'aviation commerciale, à partir des années 1960, a réduit les coûts de transport de manière inégale selon les paires de pays : les échanges ont augmenté bien davantage pour les pays dont les routes maritimes sont longues et sinueuses que pour ceux déjà reliés par des voies côtières courtes. 

Cette variation géographique, indépendante de tout choix politique, permet d'isoler l'effet causal du commerce. Résultat : un doublement des échanges bilatéraux réduit d'environ 30 % la probabilité d'un conflit militarisé entre deux pays. L'effet joue également en amont des armes : les auteurs montrent que le commerce réduit les perceptions d'hostilité mutuelle entre États – les rivalités stratégiques – avant même qu'elles ne se cristallisent en violence.

Ce résultat est cohérent avec les travaux de Matthew Jackson et Stephen Nei (Stanford, PNAS, 2015), qui établissent qu'en l'absence de commerce, aucune architecture d'alliances militaires ne peut être à la fois stable et pacifique. C'est l'intégration économique qui densifie les réseaux d'alliances et réduit les incitations à attaquer.

Quand l'interdépendance devient une arme

Ces résultats ne signifient pas que tout commerce produit de la paix. L’économiste Albert Hirschman montrait dès 1945 que l'asymétrie commerciale crée un levier de coercition. Des économistes libéraux eux-mêmes, dans une note publiée par le Centre for Economic Policy Research (CEPR), reconnaissent que la dépendance énergétique européenne vis-à-vis de la Russie a probablement facilité le calcul offensif de Poutine en 2022, en retardant les sanctions occidentales. 

Des travaux des mêmes auteurs chiffrent par ailleurs à 35 % en moyenne la réduction des échanges bilatéraux provoquée par un conflit militaire depuis 1945, et le retour à la normale prend entre 15 et 20 ans. Le commerce et la guerre se détruisent mutuellement.

Ce que les agendas de fragmentation ignorent

Le FMI estimait en 2023 qu'une fragmentation complète de l'économie mondiale en deux blocs rivaux effacerait jusqu'à 7 % du PIB mondial, «l'équivalent de la disparition de la France et de l'Allemagne de la carte économique», selon la directrice générale Kristalina Georgieva. Le CSIS ajoute une dimension que ce calcul n'intègre pas : les bénéfices sécuritaires du commerce. 

Un agenda de découplage généralisé augmente, en moyenne, la probabilité de conflits. C'est le coût que les partisans de la fragmentation n'inscrivent jamais à leur bilan. À l'heure où le détroit d'Ormuz brûle et où les chaînes d'approvisionnement mondiales vacillent, cet oubli n'est plus tenable.

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