Règles, santé des femmes, faim: au Liban, la crise dans les corps
Au Liban, la crise ne frappe pas seulement les portefeuilles: elle atteint aussi les corps, l’intime, les soins et la dignité. ©DR

  À l’occasion du 28 mai, qui réunit la Journée mondiale de l’hygiène menstruelle, la Journée internationale d’action pour la santé des femmes et la Journée mondiale de la faim, Ici Beyrouth revient sur une réalité encore trop peu dite: au Liban, la crise ne frappe pas seulement les portefeuilles. Elle atteint aussi les corps, les règles, les grossesses, les soins reportés, l’eau qui manque et les assiettes qui se vident.

 

Au Liban, la crise ne s’arrête pas à la porte des banques. Elle entre dans les cuisines, les salles de bains, les pharmacies, les centres de soins, les écoles transformées en abris et les foyers où l’on calcule tout: le pain, le transport, les médicaments, les protections hygiéniques, le prochain rendez-vous médical.

Le 28 mai concentre trois rappels rarement réunis dans le débat public: l’hygiène menstruelle, la santé des femmes et la faim. Trois sujets que l’on traite souvent séparément. Au Liban, ils racontent pourtant la même histoire: celle d’une crise devenue corporelle. Une crise qui se mesure aussi au prix d’un paquet de serviettes hygiéniques, à une consultation gynécologique repoussée, à une grossesse mal suivie, à une mère qui réduit sa part pour préserver celle de ses enfants.

Quand l’intime devient social

Les règles ont longtemps été renvoyées au domaine du privé, du discret, parfois du tabou. Mais l’effondrement économique a rendu visible ce que le silence recouvrait. Quand les revenus s’effritent, quand les prix explosent, quand l’eau manque et que les familles arbitrent entre nourriture, médicaments et hygiène, les protections périodiques cessent d’être un simple produit de supermarché. Elles deviennent un marqueur social.

Au Liban, près de 928.000 femmes âgées de 15 à 49 ans seraient exposées à la pauvreté et donc au risque de précarité menstruelle, selon l’UNFPA. Dès les premières années de la crise, le prix des protections périodiques avait bondi de façon spectaculaire, jusqu’à plus de 300% selon certaines estimations, poussant certaines femmes à réduire leur consommation ou à recourir à des solutions de fortune.

Mais la précarité menstruelle ne se limite pas au manque de serviettes hygiéniques. Elle touche aussi l’accès à l’eau, à des toilettes propres, à un espace intime, à l’information et à la possibilité de changer ses protections dans des conditions dignes. Dans les maisons fragilisées, les centres collectifs ou les abris surpeuplés, ce qui devrait relever du geste ordinaire devient parfois une épreuve.

Santé des femmes: les soins que l’on repousse

La Journée internationale d’action pour la santé des femmes rappelle que la santé féminine ne se résume pas à la maternité. Elle concerne aussi la contraception, le dépistage, les douleurs gynécologiques, les infections, la santé sexuelle, la ménopause, la prévention et le droit de consulter à temps. Or, au Liban, le soin est devenu pour beaucoup un luxe que l’on diffère.

On reporte un frottis. On retarde une échographie. On espace les consultations. On renonce parfois à une contraception. On attend que la douleur passe. On banalise la fatigue. On fait passer les enfants, les parents, le foyer, puis soi-même.

La guerre et les déplacements ont encore aggravé cette vulnérabilité. Selon l’UNFPA, les personnes déplacées au Liban comprennent environ 620.000 femmes et filles, dont 325.500 femmes en âge de procréer. Parmi elles, quelque 13.500 sont enceintes, avec environ 1.500 accouchements attendus dans les trente jours, dans un contexte de rupture des repères médicaux, familiaux et logistiques.

La crise ne déplace donc pas seulement des familles. Elle déplace aussi des grossesses, des cycles, des traitements, des examens, des suivis médicaux. Une femme enceinte qui fuit son village ne laisse pas seulement une maison derrière elle. Elle perd parfois son médecin, son centre de soins, son calendrier d’examens et une partie de sa sécurité.

La faim, autre visage de la crise

La Journée mondiale de la faim donne à ce tableau son troisième volet. Car la faim, au Liban, ne prend pas toujours la forme spectaculaire que l’on imagine. Elle est plus discrète. Elle retire un fruit du panier. Elle remplace la viande par des féculents. Elle transforme le repas en calcul. Elle s’invite dans cette phrase banale, souvent prononcée par celui ou celle qui veut laisser davantage aux autres: “Je n’ai pas très faim.”

Selon une analyse IPC relayée par le Programme alimentaire mondial, 1,24 million de personnes au Liban, soit près d’un quart de la population analysée, devraient faire face à une insécurité alimentaire aiguë entre avril et août 2026. La détérioration est liée à la combinaison du conflit, des déplacements et des pressions économiques.

Dans les foyers, cette crise alimentaire a souvent un visage féminin. Ce sont fréquemment les mères qui ajustent les portions, remplacent un produit par un autre, négocient à crédit, économisent, protègent l’assiette des enfants et réduisent la leur. La faim n’est alors pas seulement un manque de nourriture. Elle devient une mécanique de sacrifice.

Une même ligne de fracture: la dignité

Règles, santé des femmes, faim: trois journées, une même ligne de fracture. Celle de la dignité.

Il ne s’agit pas seulement de distribuer des protections périodiques, de rouvrir un centre de soins ou de fournir des colis alimentaires. Il s’agit de reconnaître que la crise libanaise a créé une hiérarchie brutale des besoins, où l’intime passe souvent en dernier. Or l’intime n’est pas secondaire. L’accès à l’eau, à une protection hygiénique, à une consultation, à une contraception, à un suivi de grossesse, à une alimentation correcte, relève du minimum vital.

Le drame libanais est précisément là: ce qui devrait être ordinaire devient un privilège. Avoir ses règles sans angoisse. Manger correctement. Accoucher dans de bonnes conditions. Consulter sans attendre que la situation empire. Acheter des protections périodiques sans devoir rogner sur autre chose. Disposer d’une salle de bains, d’eau propre, d’un peu d’intimité.

Le 28 mai n’est donc pas une journée mondiale de plus à cocher dans un calendrier saturé. C’est un miroir. Il montre ce que la crise fait au pays lorsqu’elle descend du discours économique vers les corps.

Au Liban, on parle volontiers du dollar, de l’électricité, du carburant, de la guerre et des équilibres politiques. Il faudra aussi parler du prix des règles, du coût d’une grossesse, d’une consultation reportée, d’un repas supprimé. Car un pays ne s’effondre pas seulement quand ses institutions vacillent. Il s’effondre aussi quand ses femmes doivent choisir entre se soigner, se nourrir et préserver leur dignité.

 

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