Il existe, dans la politique libanaise, un phénomène bien connu: celui de la chaîne humaine. C’est l’équivalent d’une mise en scène destinée à démontrer coûte que coûte le caractère pacifique des mobilisations, tout en jouant sur le folklore politique libanais, un cheikh aux côtés d’une religieuse, des slogans d’unité nationale traduits en images plutôt qu’en actes.
Le mouvement du 14 Mars a connu ce phénomène après l’incapacité à réaliser de véritables percées politiques. Contraint de se tourner vers l’alliance quadripartite, il n’avait alors pas réussi à faire face à la montée galopante du courant aouniste. Idem pour le soulèvement de 2019 qui s’est heurté à l’impasse de la crise politique, réduisant les actions à des gestes symboliques, comme les sit-in au Parlement pour réclamer l’élection d’un président de la République.
Le Hezbollah, à son tour, semble désormais vivre une forme de syndrome de la chaîne humaine. Pas plus loin qu’hier, il faisait et défaisait les gouvernements. C’est lui qui avait contribué à renverser Saad Hariri-avec l’appui, bien évidemment, de son allié docile Gebran Bassil, alors même que Hariri se trouvait à la Maison-Blanche. C’est encore lui qui avait imposé Najib Mikati à la tête du gouvernement après la démonstration de force des chemises noires. Il avait également bloqué l’élection présidentielle jusqu’à l’arrivée de Michel Aoun, puis paralysé la formation du gouvernement pour satisfaire les exigences du gendre du général.
Aujourd’hui pourtant, malgré l’opposition affichée du Hezbollah au gouvernement et l’appel de Cheikh Naïm Kassem à le faire tomber, il n’est même pas parvenu à retirer ses deux ministres du cabinet. Plus encore, le président de la Chambre s’est empressé de rassurer la communauté internationale en affirmant qu’un retrait du gouvernement n’était pas envisageable dans l’immédiat.
Pour rappel, les ministres du tandem chiite n’ont pas réussi à s’opposer à la décision gouvernementale consacrant le monopole des armes aux mains de l’État. Ils n’ont pas non plus pu empêcher la qualification du Hezbollah d’organisation hors-la-loi. En définitive, tout ce qu’il lui reste, ce sont des vidéos d’Ali Berro sur les réseaux sociaux.
Partant, les actions du Hezbollah ne sont plus qu’une tentative de pression pacifique: maintenir les tentes au centre-ville pour rappeler au Premier ministre beyrouthin que le hezb demeure incontournable, et adresser au reste du pays le message suivant: tant qu’il sera en guerre, aucune normalisation de la vie ne sera possible.
Au-delà de cela, son rôle semble désormais se limiter à dénoncer des négociations qui suivent pourtant leur cours normal, et à publier des communiqués condamnant les incursions israéliennes au Sud.
Le Hezbollah s’est progressivement transformé en parti politique disposant d’un arsenal devenu obsolète, dont le sort dépend désormais d’une décision iranienne visant à renoncer à utiliser la carte du Hezbollah dans les négociations avec les États-Unis. Cette issue paraît inévitable, faute de quoi, Israël pourrait imposer sa propre solution, comme ce fut le cas avec l’Organisation de libération de la Palestine en 1982.
À l’époque, la solution avait consisté à faire quitter Yasser Arafat à bord d’un navire à destination de la Grèce; aujourd’hui, une issue similaire pourrait prendre la forme d’un retrait des armes du Liban.
Et si le Hezbollah envisageait un retour au Liban, à l’image du retour de Yasser Arafat à Tripoli, les conséquences seraient lourdes. À l’époque, Hafez el-Assad s’était opposé à Yasser Arafat; aujourd’hui, l’opposition au Hezbollah s’est muée en une position nationale largement partagée.



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