Deux jours de négociations au Département d’État américain, quatre rounds de pourparlers, et au bout: onze paragraphes. Israël et le Liban ont annoncé mercredi soir un accord prévoyant la mise en œuvre d'un cessez-le-feu et la création de «zones pilotes» dans le sud du pays, placées sous contrôle exclusif de l'armée libanaise. Sur le papier, une avancée. Dans les détails, une série de questions sans réponse.
Un concept sans précédent
Le terme «zones pilotes» n'existe pas dans la terminologie militaire ou diplomatique standard. On connaît les zones démilitarisées, les zones tampons, les zones d'exclusion – toutes des notions avec des définitions précises et des mécanismes de vérification associés. «Zones pilotes» n'en fait pas partie. C'est une formulation inventée pour cet accord, dont le contenu concret n'est défini nulle part dans le texte lui-même.
En creux, la déclaration dessine pourtant un périmètre d'action précis: des secteurs où l'armée déploie, fouille les infrastructures militaires non étatiques, les démantèle, et interpelle les membres du Hezbollah présents pour les déférer à la justice.
La proposition libanaise donne à ce concept une première géographie. Selon Asharq Al-Awsat, Beyrouth a suggéré que le plan débute dans les localités de Zawtar al-Sharqiyé, Zawtar al-Gharbiyé, Yohmor et au château de Beaufort – «compte tenu du caractère symbolique de cette zone et de sa proximité avec la ville de Nabatiyé».
Le choix n'est pas anodin. Ces hauteurs surplombent le Litani, les routes vers Marjayoun et Nabatiyé, et les vallées de Wadi al-Houjeir des deux côtés. Pour Israël, elles constituent une profondeur sécuritaire critique: le château de Beaufort se trouve à quatre kilomètres de la localité israélienne de Metula.
Pour le Liban, un retrait israélien de ces points hauts est la condition pour que Nabatiyé – distante de trois à cinq kilomètres – cesse d'être exposée. Les deux parties ont donc intérêt à ce qu’il y ait un accord sur ce périmètre précis, mais pour des raisons inverses. Si le test réussit, les sources d'Asharq Al-Awsat évoquent une extension progressive vers Majdal Zoun, Zebqine et les zones surplombant Wadi al-Slouqi – confirmant que les zones pilotes sont moins un état final qu'un modèle réplicable.
Un texte court, des silences éloquents
La déclaration commune est remarquable par ce qu'elle ne dit pas. Aucune délimitation géographique, aucun calendrier, aucun mécanisme de vérification indépendant. Les États-Unis ne sont pas présentés comme garants mais comme opérateurs: les zones pilotes seront créées «avec la guidance des États-Unis».
Le cessez-le-feu est conditionné à l'arrêt des tirs du Hezbollah et à l'évacuation de ses membres du sud du Litani, mais le Hezbollah n'était pas représenté à Washington et a rejeté ces négociations. L'accord crée un mécanisme dont l'activation dépend d'un acteur qui refuse d'en être partie.
Une clause referme toute piste alternative: tout accord doit être conclu «directement entre les deux gouvernements, sous médiation américaine, et non par une piste séparée».
Ce que l'armée peut faire – et ce qu'elle évite
L'accord place l'armée libanaise au centre du dispositif. Mais cette centralité soulève une question que le texte ne pose pas: l'institution est-elle en mesure d'assumer le rôle qu'on lui assigne?
La réponse américaine est opérationnelle. Le coordinateur américain a indiqué que des unités spéciales de l'armée libanaise prendraient le contrôle de différentes zones avant de s'étendre progressivement dans le sud, «pour éviter de reproduire le schéma où Israël se retire et le Hezbollah revient». La formule révèle ce que l'accord exige en pratique: non pas une présence passive, mais un contrôle territorial actif face à un acteur armé qui refuse de coopérer.
Le Premier ministre Nawaf Salam a annoncé jeudi que l'armée déploierait immédiatement dans les zones pilotes. Mais la volonté politique et la capacité opérationnelle sont deux choses distinctes. Le gouvernement libanais a souhaité régler le dossier du Hezbollah, mais a hésité à l'affronter directement.
Les raisons structurelles de cette retenue sont connues. «L'armée ne combattra aucune composante libanaise domestique... elle ne veut pas déclencher une guerre civile», a déclaré le général à la retraite Khalil Gemayel, ancien commandant des forces au sud du Litani, cité par l’AFP. Selon lui, «désarmer le Hezbollah requiert une décision politique», comme ce fut le cas pour les autres milices après la guerre civile de 1975-1990.
L'accord ne précise aucun calendrier pour la mise en place des zones pilotes. Ce silence n'est pas anodin: il laisse entière la question de ce qui se passera lorsque les unités spéciales de l'armée se retrouveront face à des combattants du Hezbollah qui, par la voix de leur responsable politique Mahmoud Qomati, ont déclaré ne pas reconnaître les négociations de Washington et refuser leurs conclusions.
Ce que Beyrouth a obtenu
Le texte ne contient aucun engagement israélien de retrait, aucune date, aucune condition. Hicham Bou Nassif, politologue spécialiste du Liban, replace cela dans son contexte: «Les Israéliens ne vont pas quitter tout de suite parce qu'ils sont vainqueurs. Ce que le Liban a obtenu, c'est une promesse de respect de ses frontières si effectivement il arrive à désarmer le Hezbollah. On ne peut pas demander plus, vu qu'on a perdu la guerre».
Il faut pourtant reconnaître que ces négociations ont abouti malgré l'opposition du Hezbollah, de l'Iran et d'une partie de la classe politique libanaise. Pour Hicham Bou Nassif, cela témoigne d'un changement réel: «Si l'Iran et le Hezbollah étaient aussi puissants qu'auparavant, l'idée même de ces négociations était impossible». Mais il tempère: «Est-ce que le rapport de force a changé tellement que le gouvernement peut effectivement désarmer le Hezbollah? C'est là ce qu'il reste à voir». Tout dépendra, selon lui, de la volonté politique: «S'il y a une volonté politique, ils peuvent utiliser l'armée pour faire respecter l’accord. S'il n'y a pas de volonté politique, ils ne peuvent pas».
Les deux parties se retrouveront la semaine du 22 juin en vue d'un accord global. Les zones pilotes sont donc moins un aboutissement qu'un test préalable. Le même jour de la signature, le chef d'état-major israélien Eyal Zamir déclarait depuis la base navale de Haïfa: «Au Liban, il n'y a pas de cessez-le-feu pour nos forces.» Trois cessez-le-feu ont été annoncés depuis le début du conflit. Aucun n'a tenu.




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