Liban-Sud: passer l’examen de la guerre
©Ici Beyrouth

Il y a une obscénité particulière à mourir avec sa trousse d’examens. Théodosia était en troisième année à l’Université libanaise. Elle rêvait de devenir médecin. Elle avait ses fiches de révision lorsqu’elle a pris la route pour rejoindre sa famille dans le caza de Marjayoun. Elle n’est jamais arrivée. Son véhicule a été pris pour cible sur la route de Litani. La guerre a poursuivi son calendrier. Comme le ministère de l’Éducation a poursuivi le sien.

À quelques semaines des examens officiels, cette tragédie résume à elle seule le paradoxe vécu par des milliers d’élèves du Liban-Sud: préparer son avenir dans une région où l’avenir lui-même demeure suspendu à l’évolution du front.

Ils révisent les lois de Newton, les réactions chimiques et les théorèmes mathématiques. Mais ils vivent dans un monde où les règles les plus élémentaires de la sécurité ont disparu.

Cette année, les examens officiels mesureront bien davantage que des connaissances.

Une école sous perfusion

Dans les villages de Marjayoun, Hasbaya, Rmeich ou Ebl el-Saqi, l’année scolaire a moins ressemblé à un parcours éducatif qu’à une succession d’interruptions. Sur les documents administratifs, le calendrier a été respecté. Sur le terrain, il a été pulvérisé.

Déplacements de familles, fermetures d’établissements, enseignement en ligne improvisé, cours interrompus au gré des développements sécuritaires: rarement une année scolaire aura été aussi fragmentée.

Pour des milliers d’élèves, l’enseignement en ligne est devenu un outil de survie pédagogique. Mais derrière les écrans, les conditions d’apprentissage étaient souvent précaires: connexions instables, coupures d’électricité, logements surpeuplés et familles déplacées.  

«Nous avons enseigné dans l’urgence permanente, raconte Najwa, enseignante à Marjayoun, l’enseignement à distance nous a permis de maintenir un lien avec les élèves, mais il ne pouvait pas remplacer une véritable vie scolaire».

La guerre n’a pas seulement interrompu les cours. Elle a désorganisé tout l’environnement nécessaire à l’apprentissage. «Nous étions connectés en apparence, mais absents mentalement», confie Sophie, élève de terminale. «Pendant les cours, nous suivions aussi les informations sur les frappes et les nouvelles du village», ajoute-t-elle.

Les chapitres manqués ont parfois pu être rattrapés. Mais comment guérir les traumatismes?

Le cerveau en état de guerre

Les répercussions ne concernent pas uniquement les lacunes académiques accumulées cette année. Elles relèvent aussi du domaine psychologique. À 17 ans, Maya prépare son baccalauréat depuis le logement provisoire où sa famille s’est réfugiée après avoir quitté son village frontalier. «J’essaie de me concentrer, mais mon esprit retourne constamment vers ce qui se passe dehors», raconte-t-elle. «Je lis une page puis je pense aux nouvelles, aux bombardements ou aux personnes que nous connaissons.»

Les enseignants décrivent le même phénomène: l’hypervigilance est devenue un état permanent. Entre deux exercices, les adolescents consultent les alertes sur leurs téléphones. Ils dorment mal. Ils anticipent le danger.

«La mémoire et la concentration sont directement affectées lorsque le cerveau fonctionne en mode d’alerte prolongée», explique la psychologue clinicienne Rima Haddad. «Dans un tel contexte, l’esprit privilégie la détection des menaces plutôt que l’apprentissage.» Autrement dit, le cerveau ne se prépare plus à réussir un examen mais à faire face à l’imprévisible, selon docteure Haddad.

Quand la route devient une épreuve

La guerre a fini par abolir une autre frontière: celle qui séparait encore l’école du champ de bataille. Au Sud, un souvenir reste vif, celui de cette famille qui avait quitté Beyrouth pour rejoindre la région du Litani avant de poursuivre sa route vers Marjayoun. Son véhicule a été pris pour cible.

Au-delà du drame, l’événement a révélé une réalité devenue insoutenable: même un déplacement vers une école, une université ou un centre d’examen peut désormais être perçu comme un risque.

Chaque trajet est précédé de vérifications, d’appels et de consultation des nouvelles.

«Quand mon fils part pour passer un examen, je prie jusqu’à son retour», confie une mère de Marjayoun. «Je ne m’inquiète plus seulement pour sa note. Je m’inquiète pour sa vie.» Cette phrase semblerait inconcevable dans un système éducatif normal. Au Liban-Sud, elle est devenue ordinaire.

Une génération à plusieurs vitesses

Tous les élèves composeront devant les mêmes sujets. Mais ils n’auront pas traversé la même année. Certains ont bénéficié d’un environnement relativement stable. D’autres ont étudié dans des centres d’accueil, des logements provisoires ou des maisons partagées avec plusieurs familles déplacées. La guerre a créé une nouvelle inégalité, celle de la stabilité.

«Nous évaluons les mêmes compétences chez des élèves qui n’ont pas eu les mêmes conditions pour les acquérir», observe Salim, enseignant à Rmeich.

Cette fracture restera invisible dans les statistiques officielles. Pourtant, elle marquera durablement cette génération. Une partie de ces jeunes a grandi loin de son école, loin de ses habitudes et parfois loin de son village. «Nous avons perdu des années qui ne reviendront pas», témoigne Fouad, élève d’Ebl el-Saqi. «Nous avons grandi plus vite que prévu.» 

Les enseignants, derniers remparts

Face à cette crise silencieuse, les enseignants ont largement dépassé leur rôle pédagogique. Ils sont devenus des figures de stabilité dans un environnement qui ne l’était plus. «Certains élèves avaient davantage besoin d’être rassurés que d’être évalués», explique Rana, enseignante au lycée officiel de Marjayoun. «Nous avons passé autant de temps à écouter qu’à enseigner.»

Dans un pays où les institutions peinent à protéger, l’école demeure l’un des rares espaces capables d’offrir un sentiment de continuité. Mais cette résistance repose largement sur l’engagement individuel des enseignants. Or l’abnégation personnelle ne constitue pas une politique éducative. Les enseignants eux-mêmes portent leurs propres angoisses, leurs propres déplacements et leur propre fatigue.

Le diplôme ou le certificat de survie?

Le maintien des examens officiels répond à une logique compréhensible: préserver ce qui peut encore l’être du système éducatif. Mais au Liban-Sud, la jeunesse apprend à gérer la peur avant de construire un projet d’avenir. Ces adolescents connaissent les itinéraires à éviter avant de connaître les amphithéâtres où ils espèrent poursuivre leurs études.

Réussir cette année ne signifiera pas seulement avoir assimilé un programme. Cela signifiera avoir tenu. Et c’est sans doute là le constat le plus inquiétant.

Une société où les enfants apprennent à survivre avant d’apprendre à construire leur avenir hypothèque déjà une partie de son futur. Les examens officiels de 2026 ne concernent pas seulement les élèves, mais également un pays qui demande à ses enfants de résister là où il devrait les protéger.  

Commentaires
  • Aucun commentaire