Chat au Liban: neuf vies, libre, drôle, souverain… et vulnérable
Mignon comme tout, le chat impose sa loi jusque dans l’art de dormir: libre, souple et mystérieux, il transforme une simple sieste au soleil en démonstration de grâce féline. ©DR

À l’occasion de la Journée internationale du chat, Ici Beyrouth s’arrête sur un animal omniprésent dans les foyers, les rues, les campus, les cafés et les quartiers du Liban. Libre, curieux, drôle, insaisissable, parfois tendre, souvent souverain, le chat fascine autant qu’il accompagne. Mais derrière l’attachement qu’il suscite apparaît aussi une réalité moins légère: celle des chats errants, des refuges sous pression, des portées non contrôlées et d’une protection encore largement portée par les bénévoles.

« Le plus petit des félins est un chef-d’œuvre », dit une phrase attribuée à Léonard de Vinci. Le chat est, de fait, un animal admirable. À le voir marcher, bondir, disparaître puis réapparaître comme si de rien n’était, on comprend ce que cette formule a de juste: libre et mystérieux, curieux jusqu’à l’obsession, tendre par intermittence, indépendant sans être indifférent, il avance dans le monde avec une précision que l’humain lui envie. Il marche sans bruit, calcule ses sauts, se glisse dans des espaces improbables, retombe presque toujours sur ses pattes et semble mesurer chaque distance avant même de bouger.

Derrière le coussin, la gamelle et les siestes interminables, il reste un petit félin. Son œil fixe, son oreille orientée, son corps immobile avant le bond disent ce qu’il n’a jamais cessé d’être: un chasseur. Souris, rats, lézards, parfois serpents: son instinct l’a longtemps rendu précieux autour des maisons, des greniers, des marchés et des ports. La légende veut même qu’il ait contribué à protéger l’Europe de la peste en limitant la prolifération des rongeurs; l’image est excessive, mais elle rappelle la place ancienne du chat auprès des maisons, des denrées et des nuisibles.

Le génie domestique du chat

Le chat fascine parce qu’il reste à la fois animal de salon et animal de seuil. Il dort sur un canapé, mais son corps se souvient de la chasse. Il réclame son petit-déjeuner avec l’indignation d’un créancier impayé, puis retrouve une majesté antique au premier rayon de soleil. Ses oreilles, véritables radars miniatures, captent un bruit derrière une porte, suivent un oiseau derrière une fenêtre — ou entendent parfaitement son nom tout en décidant de ne pas venir.

Dans une maison, le chat impose très vite sa grammaire. Il miaule si la gamelle tarde. Il prend votre place dès que vous la quittez, attiré par la chaleur, l’odeur et peut-être par cette conviction très féline que toute chaise libre est une chaise conquise. Il s’installe sur votre clavier pendant que vous travaillez, non par hasard: l’écran capte votre attention, et cette attention lui appartient. Il transforme ainsi une urgence professionnelle en demande de caresse, puis vous regarde comme si l’interruption venait de vous.

Il s’adonne à des siestes homériques, dans des positions qui défient l’anatomie. Il choisit un carton plutôt qu’un panier coûteux, une chaise plutôt qu’un coussin, un rayon de soleil plutôt que tout le reste. Il ronronne, réclame des câlins, les interrompt selon son humeur, revient deux minutes plus tard comme si rien ne s’était passé.

C’est peut-être cela qui le rend si attachant. Le chat n’obéit pas, il négocie. Il ne se donne pas, il consent. Il ne vient pas toujours quand on l’appelle, mais peut surgir au moment exact où l’on cesse de l’attendre. Il vit près de l’homme sans jamais devenir son miroir docile.

L’animal des écrivains

Cette fascination dépasse les vidéos virales. De Victor Hugo à Balzac, de Colette à Françoise Sagan, de Hemingway à Doris Lessing ou Mark Twain, nombreux sont les écrivains qui ont trouvé dans le chat un compagnon, un personnage ou un observateur idéal.

Rien d’étonnant. Le chat a tout du personnage littéraire. Il entre dans une pièce comme s’il connaissait déjà la fin de l’histoire, impose sa présence sans demander la permission, puis disparaît au moment où l’on croit enfin le comprendre. Là où le chien accompagne, le chat observe. Il semble tenir sur les humains un journal intime que personne ne lira jamais.

Chez lui, tout résiste à l’explication complète: beauté, silence, caprice, tendresse intermittente, souveraineté intacte. Il est familier sans être entièrement domestiqué. Il accepte la maison, sans jamais appartenir tout à fait à personne.

Ce que le chat fait à l’homme

La relation au chat ne se limite pas à l’attendrissement. Elle agit aussi sur le rythme de vie. Caresser un animal, entendre son ronronnement, le regarder dormir, le voir s’approcher sans bruit et s’installer près de soi: ces gestes ordinaires peuvent apaiser, réduire le sentiment de solitude et ramener le corps à une forme de calme.

Il faut éviter le raccourci. Un chat ne remplace ni un traitement antihypertenseur, ni un suivi médical, ni une hygiène de vie. Il ne guérit pas l’anxiété, l’hypertension ou la dépression. Mais il peut agir comme un régulateur discret. Il impose une routine, oblige à sortir de soi, crée un contact, occupe une maison trop silencieuse et donne parfois à une personne âgée une raison de se lever, de nourrir, de nettoyer, de veiller.

Dans un pays comme le Liban, où l’incertitude, le bruit, la fatigue sociale et l’angoisse économique usent les nerfs, cette présence silencieuse peut compter. Le chat apaise parce qu’il ne demande pas toujours des mots. Il accompagne sans interroger, reste près d’un malade sans discours, transforme une maison vide en maison habitée. Sa routine devient celle de l’humain: l’eau fraîche, la gamelle, la litière, la fenêtre entrouverte, le retour à la maison.

Même son ronronnement, que l’on réduit trop vite au bonheur, garde sa part de mystère. Il peut exprimer le plaisir, la demande, l’auto-apaisement, le besoin de contact ou la communication avec les petits. Chez le chat, même la tendresse reste une énigme.

Bénéfices, mais aussi précautions

Cette proximité impose toutefois quelques précautions. Chez les personnes allergiques, les protéines présentes dans les squames, la salive ou l’urine peuvent déclencher rhinite, conjonctivite ou asthme. Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas seulement le poil qui pose problème.

Il existe aussi des risques infectieux, surtout avec les chats errants, mal suivis ou infestés de puces. La maladie des griffes du chat peut survenir après une griffure ou une morsure. La teigne peut se transmettre par contact. La toxoplasmose mérite une attention particulière pendant la grossesse et chez les personnes immunodéprimées. Quant au FIV, parfois appelé “sida félin”, il n’est pas transmissible à l’homme: c’est un virus propre au chat.

Ces risques ne doivent pas nourrir la peur. Ils rappellent seulement qu’aimer un animal passe aussi par des gestes simples: vaccination, traitement antiparasitaire, hygiène de la litière, lavage des mains, suivi vétérinaire, prudence avec les morsures et griffures, nettoyage rapide des plaies. L’information protège mieux que la panique.

La mère et ses chatons

La maternité féline offre l’un des spectacles les plus saisissants du monde animal. Une chatte avec ses petits donne à voir une vigilance constante, presque militaire, mêlée à une douceur absolue. Elle les nettoie, les rassemble, les déplace si elle estime l’endroit dangereux, répond à leurs cris, les nourrit, les réchauffe, les éduque. Son amour n’a rien de décoratif: il est pratique, physique, total.

Les chatons, eux, semblent inventer le monde en jouant. Ils se poursuivent, se mordillent, se cachent, bondissent sur une ombre, attaquent une queue, découvrent une patte, un coussin, une feuille, un lacet. Tout devient apprentissage: la chasse, l’équilibre, la défense, la surprise, la limite du corps de l’autre. Leur jeu permanent n’est pas seulement attendrissant; il prépare leur autonomie.

Mais cette scène magnifique porte aussi sa part d’alerte. Chaque portée non contrôlée ajoute des chatons à un pays où les refuges débordent déjà, où les soins vétérinaires coûtent cher et où la rue reste trop souvent la seule issue. La beauté d’une mère avec ses petits ne doit pas faire oublier cette question simple: que deviennent ces chatons quelques semaines plus tard?

Au Liban, beaucoup de tendresse, peu de structure

Au Liban, le chat est partout: sur les corniches, dans les ruelles, au pied des immeubles, aux abords des restaurants, dans les jardins d’université, les parkings, les stations-service, les escaliers d’immeubles. Il fait partie du paysage. Il est parfois protégé par un gardien, nourri par une voisine, adopté par un café, recueilli par une association. Mais cette protection reste fragile, informelle, inégale.

Le premier malentendu consiste à confondre affection et protection. Nourrir un chat errant est un geste humain. Mais nourrir sans stériliser peut aussi entretenir une colonie qui grossit, se fragilise et finit par devenir impossible à gérer. Dans un contexte de surpopulation féline, la stérilisation reste l’un des rares outils capables de limiter les naissances non désirées, de réduire la souffrance animale et de soulager les refuges.

Pour les chats non adoptables ou déjà installés dans un territoire, la méthode TNR — capturer, stériliser, relâcher — permet de stabiliser les colonies sans les déplacer brutalement. Au Liban, cette approche existe grâce aux associations, aux vétérinaires partenaires et aux bénévoles. Mais elle reste trop dépendante des dons, de campagnes ponctuelles et de bonnes volontés épuisées.

La crise économique a aggravé le problème: alimentation plus chère, soins vétérinaires plus difficiles, médicaments moins accessibles, stérilisations retardées. L’exil, les déménagements, la guerre et les déplacements internes ont aussi laissé derrière eux des animaux domestiques soudain redevenus errants. Les refuges ne peuvent pas absorber seuls cette charge.

L’autre enjeu concerne les chats de maison. Le chat est souvent présenté comme indépendant, facile, presque autonome. C’est vrai en partie, mais cela ne veut pas dire qu’il ne coûte rien ni qu’il s’élève seul. Un chat a besoin d’eau propre, d’une alimentation adaptée, d’une litière entretenue, de vaccins, de traitements antiparasitaires, d’un suivi vétérinaire, d’une stérilisation et d’un environnement sécurisé. Adopter un chat parce qu’il est “mignon” ne suffit pas: il peut vivre quinze ans, parfois plus.

Protéger les chats n’est donc pas seulement une affaire sentimentale. C’est aussi une question sanitaire, urbaine et collective. Une colonie non contrôlée multiplie les bagarres, les blessures, les portées, les nuisances et la souffrance animale. Une colonie stérilisée, suivie et nourrie proprement est plus stable, moins bruyante, moins prolifique et plus facile à gérer.

Résoudre cela dépasse le cadre d’une journée mondiale: c’est un autre chantier. Mais cette journée rappelle au moins une évidence: le chat n’a pas besoin d’un 8 août pour régner sur les réseaux sociaux. Il a besoin de territoires plus sûrs, de soins accessibles, de stérilisations régulières et d’humains qui comprennent qu’un animal aimé n’est pas seulement un animal photographié. Au Liban, la manière dont on traite les chats dit aussi quelque chose de notre rapport au vivant: beaucoup de tendresse, encore trop peu d’organisation.

 

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