Il y a trente ans, l'Europe regardait les Balkans brûler et se demandait comment on recolle les morceaux d'un pays fracassé par la guerre. Aujourd'hui, c'est le Liban qu'on regarde, avec la même question et le même embarras.
La guerre de Bosnie-Herzégovine a fait près de 100.000 morts, dont la moitié étaient des civils, et produit deux millions de réfugiés. Elle s'est terminée en novembre 1995 par les accords de Dayton, négociés sous pression américaine, signés à Paris. Ce que ces accords ont mis en place mérite qu'on s'y arrête, non par nostalgie académique, mais parce que le parallèle avec le Liban d'aujourd'hui est troublant.
Les accords de Dayton ont institué une présidence collégiale rotative à trois membres. Un Bosniaque musulman,
un Croate catholique et un Serbe orthodoxe. Chacun assurant à tour de rôle les fonctions de président. L'État a été organisé en fédération administrée par deux entités autonomes: la Republika Srpska au nord et à l'est, unitaire et centralisée ; la Fédération de Bosnie-Herzégovine au centre et à l'ouest, elle-même structurée en dix cantons décentralisés. Au-dessus de ces deux entités, un État central dont les compétences sont limitées. Politique étrangère, douanes, politique monétaire, dirigés par cette présidence collégiale tournante.
Sur le terrain militaire, la communauté internationale ne s'est pas contentée de vœux pieux. L'OTAN a déployé une Force de mise en œuvre, l'IFOR, chargée non seulement de maintenir la paix mais de l'imposer si nécessaire, en vertu du Chapitre VII de la Charte des Nations Unies. Cette force a été remplacée un an plus tard par la Force de stabilisation, la SFOR, qui a contribué à maintenir un environnement sécurisé et à faciliter la reconstruction du pays. Chaque communauté a conservé ses forces de police. Une armée nationale unique a été progressivement constituée. La séparation des pouvoirs entre le national et le local a été gravée dans le marbre constitutionnel.
Qui ne voit pas immédiatement le Liban dans ce miroir?
Un pays à trois communautés principales, chrétiens, sunnites, chiites, dont l'architecture confessionnelle du pouvoir remonte à un accord lui aussi négocié sous pression extérieure, le Pacte national de 1943, lui-même formalisé par les accords de Taëf en 1989. Une présidence de la République réservée aux maronites, une présidence du Conseil aux sunnites, un Parlement présidé par un chiite. Le partage du gâteau en trois, comme à Sarajevo. La ressemblance institutionnelle est frappante.
Mais c'est là que le parallèle accroche, et accroche sérieusement.
La Bosnie d'après-Dayton a fonctionné, imparfaitement, douloureusement, mais elle a fonctionné. Parce que les forces qui avaient combattu ont été désarmées ou intégrées. Aucune milice n'y a survécu en tant que puissance armée autonome concurrençant l'État. Le Hezbollah, lui, n'est pas une milice résiduelle de guerre civile. C’est un acteur régional sous commandement iranien, doté d'un arsenal supérieur à celui de l'armée libanaise régulière, avec une doctrine idéologique qui transcende les frontières du Liban. Désarmer les Serbes ou les Croates de Bosnie était une entreprise militaire et diplomatique gigantesque. Désarmer le Hezbollah, c'est affronter Téhéran.
Deuxième écart : la géographie des garanties. Dayton a fonctionné parce que l'Union européenne a représenté une perspective d'intégration crédible pour toutes les parties. La Bosnie a présenté sa demande d'adhésion à l'UE en 2016, et l'Union lui a octroyé le statut de candidat en 2022. Cette carotte européenne a discipliné les acteurs locaux, au moins partiellement. Le Liban, lui, n'a aucune perspective d'intégration régionale comparable. Ses voisins sont Israël et la Syrie. Ses parrains extérieurs, l'Arabie saoudite, l'Iran, la France, les États-Unis, ont des intérêts divergents et aucun projet commun pour le pays.
Troisième écart, le plus profond: à Dayton, la guerre était finie. Les belligérants étaient épuisés, militairement et moralement. Au Liban, le cessez-le-feu avec Israël reste une illusion. L'Iran n'a pas renoncé à sa stratégie de projection. Le Hezbollah, affaibli mais non dissous, continue de peser sur les équilibres internes. Signer un accord de type Dayton suppose que tout le monde ait intérêt à la paix. Ce n'est pas le cas.
Cela dit, le modèle bosnien contient une leçon que les diplomates qui s'affairent autour du Liban feraient bien de méditer. Dayton était indispensable pour mettre fin à la guerre, mais terriblement inadapté à la paix. Ses architectes le savaient. Ils ont choisi de geler les identités communautaires pour arrêter les combats, au prix d'un blocage politique structurel qui dure encore. Le Liban vit ce blocage depuis Taëf. Un nouveau Dayton libanais ne réglerait pas le problème de fond, il le prolongerait, sous une forme plus présentable.
La vraie question n'est donc pas de savoir si la Bosnie peut servir de modèle. Elle est de savoir si le Liban a trouvé, ou trouvera jamais, son Dayton, c'est-à-dire le moment où toutes les parties, y compris celles qui misent sur la guerre comme outil de puissance, décident que le coût de continuer dépasse le prix de la paix. Ce moment n'est pas encore venu. Mais il n'est peut-être pas si loin.




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