Alors que le président américain Donald Trump affirme être dans «les derniers soubresauts» d'un accord avec Téhéran, promettant l'ouverture du détroit d'Ormuz «immédiatement à la signature», la question de ce que cet accord signifie réellement pour la République islamique divise profondément les analystes. Entre le renflouement économique qu'il promettrait à un régime à bout de souffle et les contradictions structurelles qu'il ne ferait qu'ajourner, le débat reste ouvert.
Ce que l'accord donnerait au régime
Il serait inexact de minimiser les bénéfices concrets qu'un accord apporterait à Téhéran. Le journal israélien Haaretz note que «des dizaines de milliards de dollars pourraient affluer dans les caisses iraniennes» via la levée des sanctions pétrolières et le dégel d'avoirs bloqués à l'étranger. Le général Mohsen Rezaei, conseiller militaire du Guide suprême, avait d'ailleurs conditionné tout accord à la libération de 24 milliards de dollars, note l think tank Institute for the Study of War (ISW).
Ce renflouement ne serait pas symbolique. La Foundation for Defense of Democracies (FDD) rappelle que c'est exactement ce qui s'est produit après les accords de 2013 et 2015 : «Dopé par des milliards de dollars d'allégements de sanctions, le régime a renforcé ses mandataires, ses arsenaux de missiles et ses drones». Pour la FDD, tout accord conditionné au dégel d'avoirs reste fondamentalement «un accord avec le diable», dont les ressources seraient quasi certainement détournées vers le réarmement et la répression intérieure.
Sur le plan diplomatique, Téhéran a également démontré une habileté réelle à maximiser ses gains de négociation. Zohar Palti, ancien directeur du renseignement du Mossad, confie à Haaretz que les Iraniens «ont toujours eu la même méthode : épuiser tout le monde et finalement obtenir le maximum».
L'ISW confirme cette lecture : les demandes préalables iraniennes – compensation économique immédiate, garanties contre un retrait américain unilatéral, reconnaissance implicite de leur souveraineté sur le détroit d’Ormuz – visent avant tout à réduire le levier de Washington avant même d'aborder les points de friction réels, notamment le programme nucléaire.
Ce que l'accord ne résoudrait pas
Pourtant, plusieurs analystes estiment que ces gains immédiats masquent une fragilité structurelle que l'accord ne ferait qu'ajourner, voire aggraver.
Le Washington Institute formule l'argument le plus développé : reconstruire l'arsenal balistique, la base industrielle de défense et l'infrastructure nucléaire détruites par les frappes américano-israéliennes nécessitera des ressources colossales, directement en compétition avec les besoins d'une économie civile sinistrée. Chômage de masse, crise de l'eau et de l'électricité, monnaie sans valeur – autant de défaillances chroniques que la guerre permettait de mettre entre parenthèses et auxquelles le régime devra désormais répondre sans pouvoir invoquer l'état de belligérance.
Le Jerusalem Post dresse un bilan militaire sévère : entre 50 % et 70 % des lanceurs de missiles balistiques détruits selon les premières estimations, le programme nucléaire repoussé de plusieurs années, l'essentiel de la marine de haute mer anéanti.
«Affaibli n'est pas neutralisé, repoussé n'est pas démantelé», nuance le journal. Mais la reconstruction de tout cela dans un contexte de pression économique persistante représente un défi redoutable, même avec des fonds dégelés.
Un Gorbatchev iranien, hypothèse ou scénario crédible ?
C'est dans ce contexte que le Washington Institute avance une hypothèse audacieuse : les contradictions accumulées pourraient produire non pas un effondrement du régime, mais l'émergence d'un dirigeant pragmatique qui donnerait la priorité au développement intérieur et à la décrispation avec l'extérieur, son programme de gouvernement.
En d’autres termes, il s’agirait d’un «Gorbatchev iranien», selon les termes du Washington Institute, en référence au dirigeant soviétique qui, face à l'agonie économique de l'URSS, avait choisi la réforme et l'ouverture plutôt que la confrontation, précipitant ainsi la dissolution du système qu'il cherchait pourtant à sauver. L'analogie suggère qu'un régime suffisamment affaibli finit parfois par produire, de l'intérieur, le réformateur qui le transforme de fond en comble.
L'hypothèse mérite d'être prise au sérieux, mais aussi relativisée. Haaretz souligne que le régime, «qui a acquis de la confiance précisément grâce à la brutalité dont il a fait preuve» lors de la répression de janvier, n'est pas sur le point de vaciller. Aucun signal de renseignement ne laisse présager un soulèvement imminent. Et Mojtaba Khamenei, nouveau Guide suprême dont le père a été assassiné par Israël dès le premier jour de la guerre, cherche avant tout à consolider son autorité, ce qui l'incite à adopter une ligne dure, au moins dans un premier temps.
L'accord, s'il se concrétise, ne tranchera donc pas cette question. Il la suspendra, en donnant au régime les moyens de tenir sans lui offrir les outils pour se réformer. Ce que les prochaines années diront, c'est si la pression économique et sociale reprend le dessus une fois l'euphorie de la paix retombée, ou si Téhéran parvient, comme il l'a souvent fait, à transformer un répit tactique en stabilité durable.




Commentaires