Il y a quelque chose de profondément humiliant dans la situation que vit le Liban en ce moment. Celle d’un pays dont l’avenir se négocie ailleurs, par d’autres, sans lui.
En Suisse, des diplomates iraniens et américains se sont retrouvés pour parler de l’avenir nucléaire de Téhéran. Soit. Mais tout à fait officiellement, c’est d’abord le sort du Liban qui se jouait. Les Iraniens ont exigé et obtenu que la question de la guerre au Liban soit traitée directement avec eux. Un mécanisme de surveillance du cessez-le-feu est même en discussion. L’Iran soigne sa marionnette. Une variable d’ajustement vaut bien cela. Après avoir provoqué la guerre, voilà que les mollahs font mine de s’intéresser au bien-être du Liban. Le coup classique du pompier pyromane.
Le Hezbollah, bras armé de la République islamique, milice iranienne à passeport libanais, reste au cœur de ces tractations. Et les Libanais ? Ils attendent et découvrent les communiqués des uns et des autres. Et surtout, ils ne sont pas dupes. Selon une étude publiée le 18 juin, 37 % des Libanais souhaitent quitter le pays. En majorité les jeunes et les diplômés. Comme beaucoup, ils ont compris que l’espoir de vivre dans un pays «normal», avec des gens «normaux», s’éloignait de plus en plus. Preuve supplémentaire s’il en fallait, sur la route de l’aéroport de Beyrouth, ceux qui partent, peut-être pour la dernière fois, longeront des portraits géants de Khamenei père et fils, toute barbe dehors, flanqués de la mention : « Merci l’Iran. » Merci de quoi, exactement ? D’avoir provoqué la mort de plus de 4000 Libanais ? D’avoir poussé à la destruction du pays? D’avoir jeté un million de personnes sur les routes de l’exode? Ces affiches ne sont pas de la gratitude. Ce sont des aveux. Aveux que toute cette guerre ne servait que les intérêts de l’Iran qu’en toute illogique, nous remercions!!!
Pendant ce temps, à Washington, un autre round de discussion se poursuit, cette fois entre Israéliens et Libanais, autour de zones pilotes où l’armée libanaise pourrait se déployer au Sud et du désarmement de la milice illégale. C’est une avancée, sur le papier. Mais là aussi, on perçoit la limite : le Liban négocie les conditions de sa propre souveraineté pendant que son vrai maître autoproclamé, l’Iran, traite avec les Américains sans daigner l’inviter.
Et les Israéliens, dans tout ça ? Ils ne sont pas non plus à la fête. Ça fait un point commun avec les Libanais. Eux aussi regardent avec une certaine inquiétude ces tractations irano-américaines dont ils sont tenus à l’écart, ou presque. Téhéran et Washington dessinent ensemble un cadre stratégique régional, et Jérusalem, malgré ses liens privilégiés avec l’administration Trump, n’est pas autour de la table. L’allié américain négocie avec Téhéran sans garantir à Israël un droit de regard sur chaque ligne de l’accord. Ce n’est pas sans créer des tensions de moins en moins feutrées.
Ironie du sort, sur ce point précis, celui d’être mis de côté par les grands, Libanais et Israéliens partagent, sans se le dire, le même agacement. Au point que, dans une déclaration cette semaine, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a estimé que son pays devrait sortir de sa dépendance militaire vis-à-vis des États-Unis. Et c’est peut-être une chance pour les deux pays de se dépêcher de trouver des solutions directement entre eux, avant le grand deal en gestation.
Le Hezbollah, lui, se dépêche aussi d’engranger, paradoxalement, les dividendes de ses erreurs. Affaibli militairement, on parle de 10 000 miliciens tués, il a retrouvé une posture politique et se permet même un discours triomphaliste. «on vous avait dit qu’on allait gagner». La formule circule. Elle est obscène mais elle est aussi révélatrice. Le Hezbollah sait qu’il est en passe de survivre, et que, dans ce contexte, c’est déjà l’occasion de bomber le torse.
Les Libanais, eux, sont effarés. Effarés de voir que l’accord qui décidera de leur quotidien pour les prochaines décennies se dessine en grande partie sans eux. D’ailleurs, ces Libanais ont du mal, comme nous, à y voir clair. Prenons-le, ou plutôt les cessez-le-feu ! Première question : sont-ils entrés en vigueur ? Deuxième question : quels en sont les termes ? Troisième question : à quel cessez-le-feu faut-il se vouer ? À celui annoncé par les représentants israéliens et libanais ? À celui annoncé dans le mémorandum d’entente américano-iranien ? Si quelqu’un le sait, merci de lever la main.
Pour couronner le tout, il y a aussi le silence assourdissant des grandes formations politiques libanaises. Y compris les plus en pointe dans leur opposition au Hezbollah. Où sont-ils ? Que font-ils ? Rien. Ou si peu de choses. De brillants discours. Ils attendent que ça se passe. Seuls le président de la République et une partie de son gouvernement semblent être sur le pont dans la tempête. Les autres sont dans les canots de sauvetage, bouées attachées.
Ce n’est pas nouveau, dira-t-on. Le Liban a toujours subi les décisions régionales plus qu’il ne les a influencées. C’est vrai. Mais il y a une différence entre subir dans le chaos et subir dans l’ordre. Ce qui se passe aujourd’hui relève de la seconde catégorie. L’Iran et les États-Unis construisent un cadre. Israël et le Liban ajustent les détails. Et dans ce grand bazar diplomatique, les Libanais sont au mieux spectateurs, au pire décor.
Donc, apparemment non! On ne peut pas donner notre avis! Le Liban regarde passer les trains. Et les trains, cette fois, ne s’arrêtent pas à sa gare.
On attribue à un ancien vice-président américain, Hubert Humphrey, cette phrase tellement d’actualité: «Si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu.»
Nous savions que nous étions à croquer! Mais pas à ce point!




Commentaires