Les négociations qui ont eu lieu à Washington reflètent les ambiguïtés d’une république et d’un pays qui n’osent même plus dire leur nom. L’ennui avec la diplomatie libanaise tient à son anonymat, elle est muette sur ses lettres de créance et son discours se définit au point d’intersection des stratégies de puissance qui définissent la trame de la vie politique dans un pays sans repères. On ne voit pas comment on peut mener des négociations à l’extérieur en l’absence de consensus minimaux à l’intérieur. Les négociateurs abordent les questions diplomatiques sur la base des différends qui ont miné ce pays pendant des décennies.
La question même de la souveraineté est controversée dans la mesure où le présumé négociateur libanais ne sait même pas au nom de qui il parle. Dans le passé récent, nous avions affaire aux hypothèques du tandem palestino-gauchiste, celles de la Syrie alaouite et baathiste, et à ce stade nous avons affaire à celles du régime islamiste iranien et de leurs prolongements domestiques. On finit par se poser la question de la titulature de cette diplomatie, au nom de qui parle-t-elle ? Le Liban ne peut plus se positionner à partir des zones d’indétermination indéfiniment mutantes et des définitions concurrentes des acteurs politiques en lice. L’accident de la photo diplomatique est emblématique de la crise endémique de légitimité et de ses incidences sur la souveraineté libanaise. Le message est manifeste, il est interdit à ce pays de parler en son nom propre, son existence hypothétiquement nationale est intérimaire et assortie de conditionnalités contradictoires et changeantes.
La question préjudicielle concerne l’aptitude du Liban à parler en son propre nom. Apparemment, ce droit lui est contesté en raison de la politique de puissance iranienne qui s’arroge des prérogatives de souveraineté sans aucune autre forme de procès. L’ennui est que cette usurpation de fait se fait avaliser par une majorité de la communauté chiite pilotée par le duo et secondée par des alliances transversales. Cette crise de représentation se fait doubler par la double trajectoire diplomatique américano-iranienne et libano-israélienne. La diplomatie libanaise se transforme en diplomatie des passerelles, ignorant ainsi où elle doit se situer.
Autrement, la négociation s’effectue avec Israël, dont l’État libanais méconnaît la légitimité et dont les territoires ont servi de plateformes d’agression à son encontre. Les prémisses des négociations actuelles professent une volonté de normalisation entre les deux pays qui devrait être actée par un accord de paix rendu aléatoire. Le Liban parle à demi-mot et n’ose pas avancer dans une démarche décisive vers la paix, alors que la pérennisation des hostilités est non seulement destructrice mais remet en question la viabilité du pays. Les Libanais sont en effet divisés sur des enjeux statutaires, de souveraineté et de mise en œuvre des accords sécuritaires négociés.
Toute la controverse autour des enjeux de l’extraterritorialité, du monopole étatique de la violence, de l’interventionnisme iranien, du désarmement du Hezbollah et de ses satellites palestiniens et de leurs répercussions sur les mécanismes et les finalités des négociations fragilise des assises étatiques longuement éprouvées. Elle remet ainsi en cause une paix civile subissant les contrecoups de la politique de subversion iranienne. La question du retrait israélien est invraisemblable en l’absence des engagements formels de l’État libanais à l’endroit du désarmement, de la mise à terme des extraterritorialités politiques et militaires et de la reconnaissance de l’État d’Israël.
On ne voit pas comment des accords sécuritaires peuvent tenir en l’absence d’un partenariat effectif entre les États du Liban et d’Israël. La paix à demi-mot n’existe pas et les accords bâclés du passé récent ont fait long feu. Le Liban ne peut pas se contenter de déclarations d’intention douteuses doublées d’engagement erratique sur le terrain. Or, sans engagement de fait du côté de la communauté chiite, nous sommes renvoyés aux aléas des guerres régionales déclenchées après le 7 octobre 2023 et aux reconfigurations géostratégiques qui peuvent en résulter. Il faudrait bien que le Liban puisse se soustraire à la politique de puissance iranienne afin de recouvrer l’autonomie politique et diplomatique dont il est entièrement dépourvu.
La gymnastique des paroles creuses et de la diplomatie de parade ne mènera à rien. Soit le Liban a l’intention et le pouvoir de négocier des accords de fin de guerre et de mener à terme des négociations en vue d’un traité de paix, soit il se met sur la voie de la désintégration au profit d’une géostratégie régionale en pleine combustion. Les accords sécuritaires étriqués n’ont pas plus leur place dans un contexte comme le nôtre, car ils ne sont que des prête-noms à des guerres reportées. On gagnerait à ne pas s’attarder dans des positions ambivalentes car elles n’ont jamais servi à rien d'autre qu'à préparer des guerres en perspective. Le fascisme chiite est dans une posture putschiste, tant par ses déclarations d’intention que par la poursuite de la guerre au Sud-Liban au nom de la politique de subversion du régime islamiste iranien. Tant que ces dilemmes cruciaux ne seront pas résolus, le Liban est dans une dynamique de décomposition irrémissible.
La signature de l’accord-cadre par les États du Liban et d’Israël souligne l’importance de l’action diplomatique menée par le département d’État sous la direction du secrétaire Marco Rubio. L’action déterminante du département d’État a vaincu toutes les pesanteurs qui ont court-circuité les démarches diplomatiques en vue de finaliser des accords sécuritaires. Ceux-ci serviront de prélude à la signature d’un traité de paix qui s’inscrirait dans le continuum des accords abrahamiques. Ce fait diplomatique pose un jalon de toute importance dans la direction d’une paix qui mettra fin à toutes les guerres du passé et à celles de l’avenir. C’est la paix retrouvée qui placera le Liban sur la voie des réformes systémiques, brisera les verrouillages de la république oligarchique et sapera ses assises géopolitiques et institutionnelles.




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