Iran : la guerre des clans au sommet du régime
©Ici Beyrouth

La reprise des hostilités entre l’Iran et les États-Unis, autour du détroit d’Ormuz, exacerbe les fractures d’un régime privé de repères depuis la mort d’Ali Khamenei. À Téhéran, l’ancien clivage entre conservateurs et réformateurs s’efface désormais derrière un affrontement plus décisif entre pragmatiques favorables au compromis et jusqu’au-boutistes déterminés à poursuivre la confrontation.

La relance du conflit entre l’Iran et les États-Unis, provoquée par la question non réglée, et peut-être impossible à régler, du contrôle du détroit d’Ormuz, amplifie les profonds clivages qui fracturent le régime de Téhéran. Grosso modo, il faut désormais parler d’une opposition entre pragmatiques et jusqu’au-boutistes, une réalité politique évolutive qui remplace les critères autrefois retenus et l’opposition traditionnelle entre « conservateurs » et « réformateurs ».

En Iran, un conservateur peut aujourd’hui être classé parmi les réalistes, à l’image de Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement et négociateur en chef lors des pourparlers américano-iraniens. Estampillé par les « iranologues » comme appartenant au camp des « durs parmi les durs », cet ancien maire de Téhéran, proche du défunt « Guide » Ali Khamenei, doit cependant affronter plus radical que lui.

La semaine dernière, une intervention télévisée de ce cacique des caciques a été brutalement interrompue sans explication, déclenchant une vive polémique contre le directeur de la radiodiffusion d’État. Un comble lorsque l’on connaît le passé de ce même Ghalibaf, qui fut également un chef de la police sans pitié, mouillé jusqu’au cou dans la sanglante répression du mouvement étudiant de 1999. Sans compter que l’homme est un politicien ultraconservateur, qui s’était présenté en 2023 aux élections municipales dans les rangs des fondamentalistes religieux. Pas vraiment le pedigree d’une personnalité naturellement portée au compromis avec le « Grand Satan ». Mais les radicaux lui reprochent d’avoir eu la main trop légère lors des négociations d’Islamabad, puis de Lucerne, pourparlers qui avaient débouché sur la signature d’un accord de paix aujourd’hui presque en lambeaux.

Pour les plus ultras des ultras, le simple fait d’avoir accepté de signer un accord avec Washington constitue une trahison. Cela faisait d’ailleurs un moment que les extrémistes mettaient en garde les signataires potentiels. Avant même que l’accord soit paraphé à Versailles par le président Trump, devant Emmanuel Macron, au lendemain du G7 d’Évian, le 18 juin, la télévision d’État avait déjà sonné la charge contre l’équipe des négociateurs iraniens, réclamant des poursuites judiciaires contre ces derniers s’ils osaient signer. Certains allaient jusqu’à réclamer la mort des personnalités impliquées dans les discussions.

Les pragmatiques pris pour cible

Mohammad Bagher Ghalibaf n’est pas un cas isolé. Il n’a pas été le seul, ces derniers jours, à s’attirer les foudres des tenants d’une ligne jusqu’au-boutiste. Les funérailles théâtralisées et grandioses d’Ali Khamenei étaient destinées, comme nous le soulignions la semaine dernière dans ces colonnes, à exalter une « unité nationale » de fiction. Elles ont également offert aux extrémistes une nouvelle occasion de se manifester. Lundi, le président Massoud Pezeshkian, un modéré au pouvoir relatif, a été pris à partie à Téhéran dans le cortège funéraire par une foule en colère, tandis que le cercueil de l’ayatollah traversait les grandes artères de la capitale. Après avoir été à moitié renversé par ses assaillants, qui hurlaient « À mort le traître ! », le chef de l’État a dû être rapidement exfiltré du cortège.

Le chef de la diplomatie, Abbas Araghchi, a connu un sort semblable le même jour, après avoir été agressé à coups de pierre par un autre groupe de furieux appelant à sa mort. Deux incidents inouïs dont la presse internationale ne s’est curieusement guère fait l’écho, à l’exception du « New York Times », qui a révélé l’information en s’appuyant sur des images publiées sur les réseaux sociaux.

Ces attaques, pour spectaculaires qu’elles soient, ne constituent que l’illustration presque anecdotique d’une réalité mouvante, dans laquelle les partisans du réalisme diplomatique disputent aux tenants d’une ligne extrême et sans concession face à l’administration Trump l’héritage et la légitimité du défunt « Guide ». Cette lutte est de surcroît amplifiée par l’absence du nouveau « Guide », Mojtaba Khamenei, fils du dirigeant assassiné au premier jour des frappes, le 28 février. Le nouvel homme fort du régime n’est toujours pas apparu devant les foules, ni depuis sa nomination, le 8 mars, ni même, ce qui est encore plus surprenant, durant les funérailles de son père, tué dans le bombardement au cours duquel Mojtaba aurait lui-même été gravement blessé. Ayant perdu son épouse et son fils lors de cet épisode, le nouveau « Guide » serait peut-être défiguré, ce qui expliquerait que ses seules interventions se fassent par voie de communiqués de presse.

Or toute prise de position du nouvel « imam caché », réalité prosaïque ironiquement en phase avec la conception messianique du chiisme duodécimain, demeure essentielle pour approuver ou rejeter toute décision prise par le gouvernement ou les plus hautes instances, notamment le Conseil de sécurité nationale. Même si l’ayatollah était empêché au point de ne pouvoir ni parler ni se mouvoir, le régime resterait dans l’obligation de donner au public l’impression que Mojtaba a validé les propositions ou les prises de position des autorités politiques. Le système de gouvernance iranien a beau être sorti du périmètre théocratique qui était le sien avant le début de la guerre, la fiction d’un « Guide de la révolution » religieux et omnipotent reste une donnée incontournable.

Après la signature de l’accord avec les Américains, Mojtaba Khamenei avait fait savoir qu’il y était opposé « en principe », mais qu’il avait fini par être convaincu par le président de la République, celui-ci lui ayant assuré que les intérêts nationaux de l’Iran « seraient préservés » par ce fameux « Memorandum of Understanding » (MOU). Le flou entourant la situation personnelle et physique du « Guide », dont certains se demandent s’il est non seulement « caché », mais peut-être mort, et le fait que ses décisions offrent un champ relativement large d’interprétation, puisqu’il est opposé à l’accord tout en acceptant qu’il soit signé, finissent par provoquer de véritables batailles rangées au sein du pouvoir. Cette ambiguïté aiguise, en définitive, la compétition entre clans ennemis.

Le camp du refus

« Je crache sur cette époque où l’on assassine notre Guide et où l’on parle ensuite de paix avec les États-Unis », a récemment déclaré Hassan Rahimpour-Azghadi, stratège influent de la ligne dure, lors d’un rassemblement à Téhéran. « Pas de négociations, mais la vengeance ! », a-t-il vociféré. Les grandes bannières déployées dans les rues de Machhad et promettant de « tuer Trump » illustrent cette confrontation au sommet comme dans la rue. Les insultes volent bas. La semaine dernière, Foad Izadi, analyste politique conservateur de premier plan, a qualifié le gouvernement et l’équipe de Mohammad Bagher Ghalibaf d’« idiots sans cervelle » et de personnes « vivant dans l’illusion ».

L’ayatollah Khamenei, ou ceux qui prétendent parler en son nom, s’est pourtant efforcé dernièrement d’apaiser ces tensions en continuant à faire publier des communiqués alambiqués. Mais ces interventions n’auraient fait qu’attiser les rancœurs des clans opposés. Les partisans de la ligne dure ont répété qu’ils ne céderaient aux tenants de la modération que si le Guide suprême se montrait ou faisait savoir qu’il désapprouvait leur ligne. Celui-ci n’ayant fait ni l’un ni l’autre, la situation demeure bloquée.

C’est donc bien la mort d’Ali Khamenei qui a laissé un vide propice à la confrontation. Le clan des conservateurs est aujourd’hui déchiré. Les pragmatiques estiment que la survie du pays dépend de la fin des hostilités et de la reconstruction économique. Leurs adversaires refusent tout compromis sur le nucléaire et affirment que l’Iran peut gagner la guerre, sans doute encouragés par le fait que le MOU a été considéré comme plutôt favorable à Téhéran. On l’a dit et redit : Trump a perdu la guerre parce qu’il ne l’a pas gagnée.

Selon des sources iraniennes haut placées citées par l’Irano-Américaine Farnaz Fassihi dans le « New York Times », journaliste qui publie presque chaque semaine de nouvelles informations puisées dans les entrailles mêmes du régime, la signature de l’accord a montré que le clan des pragmatiques l’avait emporté. Mais avec la reprise des hostilités et les provocations répétées des Iraniens dans le détroit d’Ormuz, les cartes ont peut-être été rebattues. Le camp des plus durs ne représenterait pourtant qu’une petite minorité, mais suffisamment agissante pour que toute concession consentie au plus haut niveau lors de négociations soit dénoncée comme une insupportable compromission avec les États-Unis. Une accusation que nul dirigeant ne peut assumer en Iran.

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