La question qui s’est toujours posée sur le lien entre la communauté chiite et le Hezbollah est celle de la nature de ce rapport : serait-elle substantielle ou coïncidente ? Contrairement à la doxa prévalente qui assume que ce lien est accidentel et finira par se dissiper avec le déclin de l’influence iranienne, cette réponse est loin de clore le débat idéologique. Celui-ci ne cesse de tarauder cette communauté ballotée entre des intérims quiétistes et les débordements d’une radicalisation aux relents eschatologiques.
C’est cette toile de fond qu’il faudrait garder à l’esprit pour comprendre les causes à partir desquelles se ressource la militance actuelle. Celles-ci se sont structurées au croisement du totalitarisme politico-religieux, de la criminalité organisée et du terrorisme. Cette configuration n’est pas un fruit du hasard, elle découle d’une cosmogonie politico-religieuse qui explique largement les verrouillages de l’imaginaire chiite, ancré sur des mythes fondateurs mobilisés au service de la militance induite par le khomeinisme. Les débats entre des figures cléricales, comme Mohammad Mahdi Chamseddine et son homonyme Hussein Fadlallah, ainsi que les idéologues mineurs du khomeinisme au Liban, sont extrêmement utiles pour comprendre la trame idéologique de la radicalisation en cours. Ils permettent notamment d'éclairer ses multiples effets restructurants.
Cette radicalisation sur le plan idéologique rend compte du repli identitaire qui fut à l’origine du désengagement de la communauté nationale et civique libanaise au bénéfice d’un communautarisme chiite de nature sectaire et subversive. La contestation du récit national libanais, la réécriture de l’historiographie chiite au Liban et la rupture de ban avec les notions d’État de droit, de constitutionnalité et de civilité démocratique au profit d’un narratif chiite ouvertement sectaire et dominateur ne relèvent pas du hasard. Le point de départ de cette dérive militante est fortement lié à la révolution iranienne, à ses stratégies antérieures de mobilisation, ainsi qu’à la doxa tiers-mondiste impulsée par l’adhésion massive des chiites aux partis bolcheviques d’antan. Les apparentements entre les deux mouvances totalitaires, qui se manifestent à travers des structures formelles de conscience, d’embrigadement totalitaire et de nihilisme idéologique, se traduisent par le cynisme qui caractérise leur démarche politique.
Le fait de se dégager de la communauté nationale et civique libanaise n’est pas spécifique aux chiites. Cependant, il est lié historiquement à la contestation de l’entité nationale libanaise par les diverses mouvances islamiques. Le séparatisme chiite est la dernière version de ce sécessionnisme idéologique lié cette fois-ci à la politique impériale du régime islamique iranien. L’adhésion des chiites au Hezbollah et la restructuration aussi bien idéologique qu’institutionnelle conséquente créent le terreau à partir duquel la dynamique militante prend pied. Il devient le fer de lance de la politique de domination qui s’est articulée au point d’intersection entre le contrôle du Liban et sa transformation en plateforme de subversion régionale. En effet, le Liban a servi de base pour promouvoir la politique des “plateformes opérationnelles intégrées” et coordonner les stratégies de subversion et du crime organisé dans l’espace proche-oriental, voire mondialement via l'immigration chiite.
Les effets mutants de cette prise de conscience idéologique se traduisent par la mise en œuvre d’une stratégie double, celle de l’infiltration de l’État libanais et de son instrumentalisation et celle de la mise au point de la politique du cercle de feu et de ses effets d’irradiation sur l’ensemble de la région, surtout après la chute du régime irakien et le commencement des guerres civiles qui ont succédé aux mirages du printemps arabe et le retour en force des impérialismes islamiques (iranien, turc, saoudien, qatari) et de leurs doubles terroristes (al-Qaïda, État islamique-EIIS, Hezbollah, Hamas, Djihad islamique).
Le rôle d’Israël est celui d'un catalyseur des haines antijuives conjuguées et du point de cristallisation autour duquel devrait reposer la légitimité idéologique de l’impérialisme islamique iranien. Les objectifs du régime iranien deviennent ceux de l’Oumma islamique qui transcende les clivages historiques de l’islam. La stratégie du chaos généralisé et institutionnalisé et de la réactivation des animosités inter-islamiques finiront par abattre les mythes fédérateurs d’un sectarisme chiite exacerbé. En outre, la destruction des "plateformes opérationnelles intégrées" par Israël mettrait éventuellement fin à la politique de conquête en voie de réédition continue. L’Iran s’emploie à l’heure actuelle à restituer une dynamique hypothétique par le biais d’une diplomatie truquée qui entend ravaler ses chantiers en vue de reprendre la politique de subversion comme si de rien n’était. Les intermèdes diplomatiques au Liban et en Iran n’avaient d’autre but que de gagner du temps en louvoyant sur les enjeux. Ils visaient aussi à reconstituer des arsenaux, à contourner les échéances des négociations en cours et des engagements antérieurs, et à préparer le terrain à des guerres civiles latentes.
Il est impossible de pouvoir mettre en œuvre des solutions négociées en l’absence de nouveaux rapports de force qui mettront fin à la politique de subversion discrétionnaire et déliée de toutes contraintes légales ou de realpolitik. Le régime islamique iranien est résolument tourné vers des scénarios de désordre régional qui desservent ses objectifs et ses délires d’omnipotence. Il est inutile de s’appesantir sur des négociations de surface alors que la politique de subversion et ses supplétifs poursuivent leur cours. Le Hezbollah joue un rôle central dans cette stratégie et l’Iran voulait troquer les parcours diplomatiques libano-israélien et américano-iranien afin de maîtriser la carte régionale et réaffirmer les liens organiques entre les différentes composantes de la politique impériale iranienne.
Les relais régionaux pilotés à partir du Liban sont les compléments des stratégies de réarmement conventionnelles, bactériologiques et nucléaires. Il est inutile d’imaginer des théâtres opérationnels séparés et étanches car il n’en est rien sur le terrain. La seule hypothèse qu’il faudrait retenir est celle d’une guerre totale pour défaire un impérialisme de guerre à l’œuvre. Le parcours américano-iranien s’épuise, le parcours libano-israélien poursuit son cours grâce à la ténacité du secrétaire d’État américain Marco Rubio et à toutes les chances de survivre à l’autre parcours et de le supplanter. Ce découplage est de bon augure et peut offrir au Liban une véritable opportunité pour s’extirper de la damnation des cycles de violence sans fin, tout en contrecarrant la politique iranienne des conflits pérennes au Proche-Orient.
La visite du président libanais à la Maison Blanche s’inscrit dans un cadre qui dépasse la finalisation des accords sécuritaires. Elle déborde sur des choix stratégiques au moment même où la fin de l’hégémonie iranienne engage la région dans une quête d’équilibres nouveaux et d’un horizon politique alternatif. Loin de s’engager dans des prophéties auto-réalisatrices, il faudrait prudemment avancer dans un terrain hasardeux où les lests d’un passé lourd laissent peu de chances au changement de paradigmes.




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