Iran : l’économie à bout de souffle face à la guerre
©Ici Beyrouth

Alors que la guerre s’enlise dans le Golfe et que le détroit d’Ormuz devient une arme stratégique, l’économie iranienne vacille. Inflation, récession, chute annoncée des revenus pétroliers et colère sociale contenue placent Téhéran face à une question décisive : combien de temps le régime peut-il encore tenir sans rupture majeure interne ?  

La résilience politique de l’Iran n’est plus à démontrer, tandis que le conflit s’intensifie dans le Golfe persique et que l’accord irano-américain ne semble même plus valoir le papier sur lequel il a été paraphé en grande pompe par Donald Trump à Versailles, le 17 juin. Mais combien de temps un pays à l’économie vacillante peut-il résister au blocage du détroit d’Ormuz par les États-Unis sans bénéficier des lucratives contreparties prévues par cet accord désormais en miettes : fin des sanctions, dégel des avoirs iraniens bloqués à l’étranger et promesses d’investissements ?

Sur ce sujet, les avis sont partagés. D’un côté, comme l’explique dans le Wall Street Journal Ellie Geranmayeh, spécialiste de l’Iran au Conseil européen des relations internationales, l’ECFR, Téhéran « est prête à payer un prix très, très élevé pour conserver et pérenniser ce contrôle sur le détroit d’Ormuz à l’avenir ». Car, ajoute-t-elle, « dans la mentalité iranienne, l’enjeu est simplement de survivre un jour de plus, puis encore un jour ».

D’un autre côté, la reprise des combats creuse la fracture au sein du régime de Téhéran entre les pragmatiques et les jusqu’au-boutistes. Cette sévère guerre de clans, que nous décrivions la semaine dernière dans cette même chronique, est devenue une réalité politique particulièrement épineuse. Les modérés craignent qu’un blocus du détroit n’aggrave dangereusement la situation économique, tandis que les tenants de la ligne dure entendent continuer d’utiliser Ormuz comme un puissant levier contre l’administration Trump.

Le pétrole, talon d’Achille du régime

Selon certains analystes, un blocus de quatre à cinq mois pourrait ramener les revenus tirés du pétrole à un niveau proche de zéro, alors que ceux-ci constituent une ressource financière essentielle à la survie du régime. Sans compter qu’une nouvelle aggravation de la situation économique pourrait faire redescendre dans la rue des foules de protestataires et provoquer une déstabilisation politique majeure.

Pour l’instant, en raison de la violence inouïe de la répression du mois de janvier dernier, une telle perspective paraît peu envisageable. Mais, à terme, un affaiblissement du régime pourrait entraîner une résurgence de la colère populaire, ainsi que de l’impatience des « bazaris », dont la frustration avait constitué l’un des ressorts des troubles de janvier.

« Le rétablissement du blocus va aggraver les difficultés et alimenter la dépréciation de la monnaie, l’inflation, les pénuries, les fermetures d’usines et les pertes d’emplois », affirme l’économiste iranien Hadi Kahalzadeh. « Le facteur économique le plus préjudiciable est peut-être l’absence de perspective crédible de stabilisation et cet état d’incertitude prolongée. »

Pour l’heure, le régime tient. Au cours des quatre semaines précédant l’accord, Téhéran avait exporté 70 millions de barils de pétrole, pour une valeur approchant les 6 milliards de dollars, selon les chiffres du fournisseur de données Kpler. L’Iran dispose également encore d’une petite fortune flottante : quelque 100 millions de barils déjà acheminés par mer, bien au-delà de la zone couverte par le blocus imposé par les Américains.

Mais ces bonnes nouvelles ne sont que provisoires. À plus ou moins long terme, l’Iran se trouvera contraint, à cause du blocus, de stocker son pétrole, puis d’interrompre sa production lorsque ses réservoirs seront pleins. Production en berne, capacités de stockage saturées : une funeste recette pour un désastre annoncé.

Le régime ne peut plus dissimuler les mauvais chiffres de l’économie. Selon les statistiques officielles, les prix à la consommation ont enregistré en juin une hausse de 88,6 % par rapport à l’année précédente. D’après les prévisions du FMI, le PIB devrait se contracter cette année de 5,4 %, un chiffre publié avant la reprise des combats et qui pourrait donc être révisé dans un sens encore plus défavorable.

Le Fonds monétaire international prévoit par ailleurs une contraction de 6,1 % de l’économie iranienne en 2026, après un recul estimé à 1,5 % l’année précédente. Quant à l’inflation moyenne des prix à la consommation, elle était déjà supérieure à 50 % et devrait s’accélérer pour atteindre 68,9 % cette année.

D’après certains calculs, seuls les 3 % de ménages iraniens les plus aisés auraient les moyens de s’offrir le panier alimentaire complet recommandé par les autorités sanitaires du pays. De nombreuses familles achètent à crédit des produits de base tels que le riz, la viande et les pâtes grâce à un programme gouvernemental. D’autres suppriment la viande de leurs repas et achètent les denrées essentielles au compte-gouttes, à mesure que leurs salaires perdent de leur valeur.

Dans un contexte qui alarme les pragmatiques au sein du régime, la récession et l’inflation pourraient s’avérer particulièrement létales pour un système politiquement en mode survie et économiquement en déliquescence.

Le site Iran International, média iranien de l’opposition en exil favorable au retour en Iran de Reza Pahlavi, fils du Shah déchu, estime que c’est précisément la combinaison de ces deux facteurs, la récession et l’inflation, qui importe davantage que chacun d’eux pris isolément : « Une récession signifie que l’économie produit moins, que les entreprises vendent moins et que les opportunités d’emploi et d’investissement se réduisent. Une inflation avoisinant les 70 % implique que les revenus restants perdent de leur valeur à une vitesse fulgurante. »

Les Iraniens risquent donc de ne pas être au bout de leurs peines. Les experts américains et iraniens estiment que Téhéran et Washington sont désormais entraînés dans une spirale militaire que les deux acteurs auront de plus en plus de mal à enrayer. Donald Trump se retrouve piégé par la perspective d’une « guerre sans fin », semblable à celles d’Irak et d’Afghanistan qu’il dénonçait. Téhéran, de son côté, subit la pression des jusqu’au-boutistes, pour lesquels toute concession aux États-Unis équivaut à une capitulation.

Il n’y a donc guère de raisons d’être optimiste. Comme le prédit dans le New York Times Lawrence Freedman, professeur émérite d’études sur la guerre au King’s College de Londres, « les dirigeants puissants disposant d’armées puissantes sont enclins à tomber dans le piège de l’illusion d’une guerre courte. Ils pensent pouvoir l’emporter rapidement sans subir de conséquences néfastes ».

Ce qui, malheureusement, est rarement le cas : les guerres annoncées comme les plus courtes peuvent finalement s’avérer les plus longues.

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