Mardi, à Washington, Joseph Aoun a rencontré Donald Trump dans le bureau ovale. Un accueil chaleureux et un geste historique qui symbolise la volonté du Liban de revenir dans le camp des pays qui privilégient la négociation à la confrontation. Le président américain a réaffirmé son soutien à l’État et à l’armée. Donald Trump est même allé jusqu’à demander aux compagnies aériennes américaines de reprendre leurs vols directs vers Beyrouth interrompus depuis 1985. La veille, l’armée libanaise avait commencé à se déployer dans les premières “zones pilotes” dans le Sud, en bordure des positions tenues par Israël depuis la dernière guerre. Deux symboles, un seul message : le Liban tente de reprendre la main sur son propre destin et de sortir du costume de proxy qu’une milice pro-iranienne lui a taillé depuis quarante ans.
Pendant ce temps, à quelques centaines de kilomètres de là, le Golfe brûle pour la douzième nuit consécutive. Washington bombarde l’Iran et bloque ses ports. Téhéran s’en prend aux alliés américains du Golfe, tire sur des pétroliers dans le détroit d’Ormuz, réactive les Houthis pour menacer Bab el-Mandeb et le canal de Suez en imposant un blocus à l’Arabie saoudite. Le baril s’envole. Le cessez-le-feu d’avril n’est plus qu’un souvenir.
Le contraste est éloquent. D’un côté, un chef d’État libanais qui négocie, pas à pas, avec pragmatisme, la sortie de son pays du piège iranien. De l’autre, un régime qui a substitué au calcul stratégique une eschatologie de guerre totale.
Et c’est là que l’esprit occidental décroche. Depuis l’élimination d’Ali Khamenei le 28 février et l’intronisation de son fils Mojtaba comme troisième guide suprême, l’Iran est dirigé par un homme dont personne n’a vu le visage ni entendu la voix depuis son accession. Un homme qu’une partie de l’appareil sécuritaire et religieux considère moins comme un chef d’État que comme un jalon vers la réapparition du douzième imam caché, le Mahdi. Un pouvoir qui ne se pense plus en termes de survie du régime, mais de martyre préparatoire à une rédemption messianique.
Lire cela avec les outils de la rationalité occidentale, c’est se condamner à l’incompréhension. On ne négocie pas un cessez-le-feu durable avec un pouvoir pour qui la guerre elle-même est une preuve de la justesse de sa cause, et la mort de ses soldats une monnaie d’échange spirituelle plutôt qu’une perte à éviter. Le Hezbollah, lui, n’est que le prolongement local de cette logique : une milice qui n’a jamais eu de projet libanais, seulement une fonction dans le grand dessein iranien, indifférente au sort des populations civiles libanaises.
C’est précisément pour cela que la démarche de Joseph Aoun compte. Elle ne mise pas sur la bonne foi de Téhéran ni sur la raison d’un régime saisi par le millénarisme. Elle mise sur les seuls partenaires avec qui un accord vérifiable reste possible : Washington et, indirectement, Israël. Désarmer le Hezbollah n’est plus seulement une condition posée de l’extérieur, c’est la seule voie de sortie d’un Liban pris dans les sables mouvants d’une guerre qui ne lui appartient pas, menée au nom d’un imam caché, par un guide qu’on ne voit pas, pour une apocalypse que personne n’a demandée.
Voltaire disait : « Ceux qui peuvent vous faire croire à des absurdités peuvent vous faire commettre des atrocités. »




Commentaires