L'accalmie au Moyen-Orient n'aura été que de courte durée. Mardi, des frappes attribuées à une opération conjointe américano-saoudienne ont visé plusieurs positions de milices pro-iraniennes en Irak, en réponse à des attaques menées par celles-ci contre le royaume, depuis Bagdad.
Qui sont ces factions irakiennes? Agissent-elles sous l’ordre direct du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI)? Que signifie ce nouvel épisode?
Les factions à l’origine des frappes contre l’Arabie
Pour comprendre le rôle joué aujourd'hui par les milices irakiennes, il faut remonter à la chute de Saddam Hussein en 2003. L'effondrement de l'État irakien a offert à l'Iran une occasion historique d'étendre son influence politique, militaire et religieuse chez son voisin. Sous l'impulsion de la Force al-Qods, branche extérieure du CGRI, plusieurs groupes armés chiites se sont progressivement structurés, financés et entraînés avec l'appui de Téhéran.
Parmi les plus influents figurent Kataeb Hezbollah, Asaïb Ahl al-Haq, Harakat Hezbollah al-Nujaba ou encore Kataeb Sayyid al-Shuhada. «Ces groupes sont aujourd'hui regroupés sous la bannière de la Résistance islamique en Irak, qui rassemble les principales factions chiites pro-iraniennes issues du Hachd al-Chaabi après la mort de Qassem Soleimani», précise David Rigoulet-Roze, chercheur à l'Institut français d'analyse stratégique (IFAS), chercheur associé à l'EISMENA et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques, interrogé par Ici Beyrouth.
Tous ne disposent pas du même poids militaire ni du même degré d'autonomie, mais ils partagent une même idéologie et s'inscrivent dans ce que l'Iran appelle l'axe de la résistance, qui regroupe également le Hezbollah libanais, les Houthis yéménites et plusieurs organisations palestiniennes.
On rappelle, qu’en 2014, l'émergence du groupe État islamique (Daech) a profondément renforcé ces formations. En réponse à l'offensive jihadiste, Bagdad a créé les Forces de mobilisation populaire (le Hachd al-Chaabi), officiellement en voie d'intégration aux institutions sécuritaires irakiennes. «Le Hachd a été créé pour combattre Daech, mais les factions les plus résolument pro-iraniennes s'en sont officiellement dissociées en janvier 2020, après l'élimination du général Qassem Soleimani par les États-Unis», explique M. Rigoulet-Roze.
Ces groupes ne sont toutefois pas de simples exécutants des ordres de Téhéran. Ils disposent d'une marge de manœuvre tactique liée aux réalités politiques irakiennes. En revanche, leurs grandes orientations stratégiques demeurent définies en coordination avec la Force al-Qods. «Leur structuration reste iranienne, même si leur exécution opérationnelle est assurée par des combattants irakiens», résume l’expert.
Pourquoi l'Arabie saoudite est redevenue une cible
Les tensions entre Riyad et ces groupes ne datent pas d'hier. Dès la guerre civile irakienne, plusieurs milices accusaient l'Arabie saoudite de soutenir les mouvances sunnites hostiles au nouveau pouvoir chiite. Cette rivalité s'est ensuite amplifiée avec les conflits syrien et yéménite, où Riyad et Téhéran se sont retrouvés dans des camps opposés.
Le rapprochement diplomatique irano-saoudien amorcé en 2023 sous médiation chinoise avait laissé espérer une désescalade. Pourtant, la guerre en cours a profondément rebattu les cartes.
Dans cette stratégie, l’Arabie saoudite occupe une place particulière. D’une part, elle demeure le principal partenaire arabe de Washington sur le plan sécuritaire. D’autre part, elle constitue un acteur incontournable des futurs équilibres régionaux, notamment dans les projets américains visant à renforcer la coopération entre plusieurs États arabes face aux menaces communes.
«L’Iran cherche à maintenir une capacité de nuisance contre le royaume, mais il évite autant que possible une confrontation directe avec Riyad», explique David Rigoulet-Roze. Selon lui, cette prudence s’explique notamment par la relation sécuritaire entre l’Arabie saoudite et le Pakistan, un facteur qui pèse dans le calcul iranien.
«Le message transmis à Téhéran est que toute attaque contre le territoire saoudien pourrait être considérée comme une atteinte aux intérêts pakistanais», souligne le chercheur. Cette donnée contribuerait à pousser l’Iran à privilégier l’action de ses proxies plutôt qu’une offensive assumée, afin de conserver une marge de manœuvre tout en limitant le risque d’une confrontation régionale directe. En effet, et «au-delà des milices identifiées, les Gardiens de la révolution développent également des structures plus discrètes, organisées en cellules, afin de compliquer l'attribution des attaques», observe David Rigoulet-Roze.
Un gouvernement dépassé par les groupes armés
Cette réalité place Bagdad dans une position particulièrement délicate. Les autorités irakiennes réaffirment régulièrement leur volonté d'empêcher que le pays serve de plateforme pour des attaques contre ses voisins.
Dans les faits, leur capacité à imposer cette ligne reste limitée face à des organisations lourdement armées, politiquement influentes et parfois intégrées aux structures officielles de sécurité. Mercredi, le dignitaire chiite irakien Moqtada al-Sadr a dénoncé les frappes menées sur le territoire irakien, appelant le gouvernement irakien à faire respecter sa souveraineté et à empêcher que le pays ne soit entraîné dans le conflit régional.
«Je condamne les frappes visant les terres sacrées de l’Irak, quels qu’en soient les auteurs, ainsi que les agissements des milices irresponsables qui entraînent l’Irak dans une guerre dont il n’a rien à gagner», a déclaré Moqtada al-Sadr.
Il a également mis en garde contre des cellules terroristes dormantes qui pourraient exploiter les divisions confessionnelles pour déstabiliser l’Irak.
Pour l’instant et à mesure que les lignes rouges sont testées et que les représailles se multiplient, l'Irak risque de s'imposer durablement comme le nouveau front de la confrontation entre l'Iran, ses proxies et leurs adversaires régionaux.




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