Le Liban affiche de fortes ambitions en matière d'intelligence artificielle, mais la modernisation de l'administration reste avant tout un chantier de digitalisation. Entre numérisation des archives, services publics en ligne et projets pilotes, le pays construit encore les fondations nécessaires au déploiement de l'IA.
Sans digitalisation, pas d'intelligence artificielle
Malgré plusieurs avancées ponctuelles, la transformation numérique de l'administration libanaise demeure encore à un stade intermédiaire, tandis que le recours à l'intelligence artificielle reste embryonnaire.
Pour être plus précis, sans digitalisation, pas d'intelligence artificielle. Dans les administrations publiques, la transition numérique s'effectue en trois étapes. La première est la numérisation, qui consiste à convertir les documents papier en fichiers électroniques. Vient ensuite la digitalisation, qui transforme les procédures en permettant les démarches en ligne et l'automatisation d'une partie du traitement administratif. Ce n'est qu'à partir de cette base que l'intelligence artificielle peut être déployée. En exploitant les données ainsi collectées, elle permet d'automatiser des tâches plus complexes, de détecter des anomalies ou des fraudes, d'améliorer la prise de décision et d'offrir des services publics plus performants. La digitalisation constitue ainsi le socle indispensable au développement de l'IA dans l'administration.
Des avancées à géométrie variable.
La transition numérique est désormais engagée dans plusieurs administrations publiques libanaises, mais à des niveaux de maturité très inégaux.
Le ministère des Déplacés, les Douanes et, dans une moindre mesure, le ministère des Finances figurent parmi les administrations les plus avancées, grâce au déploiement de plateformes numériques, de services en ligne et de systèmes de gestion automatisés. D'autres organismes, tels que l'État civil, le cadastre, le port et l'aéroport de Beyrouth, ainsi que les ministères de la Justice, de la Santé et de l'Énergie, poursuivent progressivement la numérisation de leurs archives et la digitalisation de leurs procédures.
L'État civil illustre ces progrès partiels : plusieurs services, comme les demandes d'extraits, les registres familiaux et l'archivage, sont progressivement digitalisés, même si une grande partie des procédures repose encore sur les supports papier.
Des ambitions encore sans bilan chiffré
À ce stade, aucune donnée officielle ne permet toutefois de mesurer l'ampleur des investissements effectivement engagés par le ministère des Technologies et de l'Intelligence artificielle, ni d'évaluer les économies déjà générées par les premières initiatives de digitalisation.
Les montants régulièrement avancés dans la communication officielle – entre 4 et 6 milliards de dollars d'investissements potentiels et une contribution estimée à 3,5 milliards de dollars au PIB – correspondent à des objectifs de développement à moyen terme plutôt qu'à des retombées économiques déjà constatées. Ces projections, qui restent à confirmer par des investissements effectivement engagés et des indicateurs de suivi publics, ne peuvent donc pas encore être considérées comme des retombées économiques réalisées.
Leur concrétisation dépendra notamment de l'adoption des réformes réglementaires, de l'accélération de la transformation numérique de l'administration, de la capacité du Liban à attirer des investisseurs privés et des financements internationaux, ainsi que de l'amélioration de son environnement des affaires.
LEAP : passer de la vision à l'exécution
Le ministre d'État chargé des Technologies et de l'Intelligence artificielle, Kamal Chéhadé, a élaboré une feuille de route nationale baptisée LEAP (Launch – Enact – Advance – Promote), qui fixe les orientations de la transformation numérique et du développement de l'intelligence artificielle au Liban pour les cinq prochaines années. L'une des premières réalisations concrètes du ministère a été la signature d'un protocole d'accord avec Oracle, considéré comme le partenariat technologique international le plus important conclu par le Liban depuis près de vingt ans. En ce moment, il travaille à la mise en place d'une identité numérique nationale, appelée à devenir la clé d'accès aux services publics dématérialisés et à la future super-application gouvernementale, qui regroupera, à terme, les principales démarches administratives sur une plateforme unique.
De nombreux défis
Malgré les avancées, plusieurs défis demeurent : des infrastructures informatiques vieillissantes ; des coupures d'électricité qui perturbent les services numériques ; une connectivité Internet encore insuffisante dans certaines régions ; un manque de ressources financières pour moderniser les systèmes informatiques ; une faible interconnexion entre les différentes administrations ; des besoins importants en cybersécurité et en protection des données personnelles.
Le véritable défi pour le Liban ne sera donc pas seulement d'adopter l'intelligence artificielle, mais de construire l'écosystème numérique capable de la rendre opérationnelle. Car sans données fiables, infrastructures solides et administrations interconnectées, l'IA restera davantage une ambition qu'un outil réel de transformation de l'État.




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