Plus de 100 000 abonnés utilisent un réseau Internet illégal au Liban, contre près de 420 000 connectés aux réseaux autorisés. Révélé par le ministre des Télécommunications, Charles Hajj, ce chiffre illustre l'ampleur de l'économie parallèle qui prospère dans le secteur et le manque à gagner qu'elle représente pour les finances publiques. Pourtant, qu'ils soient clients d'opérateurs agréés ou de réseaux clandestins, les usagers font le même constat : une connexion souvent instable, quel que soit le prix de leur abonnement. Alors que le Liban amorce le déploiement de la 5G, cette nouvelle technologie suffira-t-elle à moderniser un secteur toujours confronté à des infrastructures inachevées, une réforme incomplète et des réseaux parallèles ?
Un phénomène ancien mais toujours présent
Au Liban, l'Internet illégal désigne les réseaux de distribution d'accès opérant sans licence et ne doit pas être confondu avec la piraterie en ligne (streaming, IPTV ou téléchargement illicite). Au-delà des pertes fiscales qu'ils occasionnent, ces réseaux concurrencent les opérateurs agréés, réduisent les revenus d'Ogero et échappent aux règles de contrôle, notamment en matière de cybersécurité.
Le phénomène remonte à plusieurs décennies. Les conflits successifs, puis la crise économique, ont favorisé son expansion en poussant une partie des usagers à rechercher des solutions moins coûteuses. Si le ministre Charles Hajj estime à plus de 100 000 le nombre d'abonnés concernés, le nombre exact d'opérateurs illégaux reste inconnu. Selon des sources proches du ministère des Télécommunications, certains continuent d'opérer dans des zones pourtant déjà desservies par la fibre optique.
Une régularisation progressive
Depuis février dernier, le dossier est entre les mains de l'Autorité de régulation des télécommunications (TRA), qui a choisi une approche graduelle afin de préserver la continuité du service tout en rétablissant la légalité.
La TRA a ainsi commencé à fermer les réseaux illégaux dans dix centraux téléphoniques où des alternatives légales existent, tout en transférant progressivement les abonnés vers Ogero ou vers les opérateurs titulaires d'une licence, parallèlement au recouvrement des redevances dues à l'État.
Une réforme encore inachevée
Au-delà de la lutte contre l'Internet illégal, c'est l'application même de la loi nᵒ 431 de 2002 qui est aujourd'hui en cause. Si l'Autorité de régulation exerce désormais l'essentiel de ses prérogatives, l'un des principaux piliers du texte, Liban Telecom, n'a toujours pas été créé, plus de vingt ans après son adoption. Ce retard s'explique principalement par des blocages juridiques et administratifs, notamment liés au transfert des employés du ministère des Télécommunications et d'Ogero.
Mais le débat dépasse désormais la seule mise en œuvre de la loi. Conçue à une époque où la libéralisation et la privatisation dominaient les politiques publiques, celle-ci doit aujourd'hui intégrer de nouveaux enjeux : souveraineté numérique, cybersécurité, protection des données, centres de données, cloud computing, gestion du spectre radioélectrique et réseaux 5G. La révision de plusieurs dispositions, notamment des articles 44, 46 et 49, apparaît ainsi comme une étape nécessaire pour adapter le cadre réglementaire aux défis technologiques et géopolitiques actuels.
La 5G, un levier mais pas une solution miracle
Le déploiement de la 5G, amorcé ces dernières semaines, constitue une avancée technologique importante, mais il ne saurait, à lui seul, résoudre les difficultés structurelles du secteur. Cette première phase, limitée à l'installation de 60 à 80 stations de base dans quelques régions, reste essentiellement pilote. Son extension à l'ensemble du territoire nécessiterait des investissements estimés entre 170 et 220 millions de dollars, un montant que l'État n'est pas en mesure de mobiliser dans le contexte actuel.
Les spécialistes rappellent que la priorité demeure le développement de la fibre optique, véritable colonne vertébrale des infrastructures numériques modernes. Selon eux, près de 90 % des services mondiaux de télécommunications reposent sur des réseaux fixes en fibre optique, contre environ 10 % sur les réseaux mobiles 5G. Autrement dit, la 5G ne remplacera pas la fibre : elle viendra la compléter, notamment dans les zones où le déploiement de câbles est difficile. La modernisation du secteur passe donc autant par l'assainissement du marché et l'actualisation du cadre légal que par l'adoption de nouvelles technologies.

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