En Iran, une direction fracturée par la guerre
Un homme passe à vélo devant des missiles « Zolfaghar » de fabrication iranienne exposés sur la place Azadi à Téhéran, le 24 juillet 2026. ©AFP

Sous l'apparente unité affichée par Téhéran face aux frappes américaines et israéliennes, la République islamique traverse une crise de commandement profonde. Depuis la mort du Guide suprême Ali Khamenei, tué dans une frappe le 28 février dernier, deux camps se disputent ouvertement la direction du pays et l'issue du conflit. Cette rivalité a été mise en exergue par l'agence Associated Press, qui a recueilli le témoignage de plusieurs analystes du dossier iranien.

Deux lignes, un même pouvoir

D'un côté, le courant ultraconservateur Paydari, représenté par l'ancien négociateur nucléaire Saeed Jalili, refuse toute discussion avec Washington et réclame une victoire militaire totale ainsi qu'un raidissement du contrôle social.

De l'autre, le président Massoud Pezeshkian et le président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf, également négociateur en chef, considèrent la pression militaire comme un levier destiné à obtenir des concessions à la table des discussions plutôt qu'une fin en soi.

Un conseiller de Ghalibaf, Mehdi Mohammadi, résume cette position sur sa chaîne Telegram: la négociation reste selon lui un outil politique complémentaire à l'action militaire.

Cette fracture s'est matérialisée en avril au sein du Conseil suprême de sécurité nationale, l'instance qui réunit les plus hauts responsables du régime. Douze de ses treize membres, dont des figures des Gardiens de la révolution et de l'armée, ont approuvé l'accord de cessez-le-feu conclu avec Washington. Seul Jalili s'y serait opposé, selon des sources concordantes citées par l'agence Associated Press. L'accord s'est toutefois effondré en quelques semaines, les deux camps reprenant leurs frappes.

Une chaîne de commandement éclatée

Cette rivalité de personnes s'appuie sur une réalité institutionnelle plus profonde. Sanam Vakil, qui dirige le programme Moyen-Orient et Afrique du Nord du think tank britannique Chatham House, rappelle que les Gardiens de la révolution demeurent la force dominante sur les questions de guerre et de sécurité nationale, avec un contrôle direct sur les missiles, les drones et les réseaux régionaux alliés à Téhéran, dont le Hezbollah.

Le président Pezeshkian pèse sur la diplomatie et la politique économique, mais ne commande pas les forces armées, qui répondent directement au Guide suprême. Cette autonomie des Gardiens de la révolution explique la persistance des tensions autour du détroit d'Ormuz, par où transitait avant la guerre un cinquième du pétrole et du gaz échangés dans le monde: quand le gouvernement civil cherche à lever les sanctions et débloquer des fonds gelés, une partie de l'appareil sécuritaire considère au contraire la pression sur ce passage maritime comme un moyen de pression trop précieux pour y renoncer.

La bataille des ondes

Le conflit a aussi pris la forme d'une guerre médiatique interne. La télévision publique IRIB, sous l'influence des partisans de la ligne dure, a coupé à deux reprises des interventions favorables aux discussions avec les États-Unis, dont un discours de Pezeshkian après qu'il eut révélé qu'Ali Khamenei avait, avant sa mort, autorisé la reprise de pourparlers. Le président a répliqué en accusant la chaîne de donner l'impression que l'armée et le gouvernement seraient désunis.

Les funérailles d'Ali Khamenei, début juillet, ont offert une démonstration de force aux partisans de la ligne dure: Jalili y a été accueilli chaleureusement, tandis que Pezeshkian essuyait des insultes et des cris hostiles.

Cette rivalité au sommet trouve un écho, ténu mais réel, dans la société iranienne. En juillet, plus de deux cent cinquante anciens parlementaires, religieux et universitaires ont signé une pétition appelant à la paix, tandis qu'un parti réformateur proche de Pezeshkian dénonçait l'érosion de la cohésion sociale provoquée par la guerre. Cette sortie a été aussitôt critiquée par l'agence Tasnim, proche des Gardiens de la révolution.

Une autorité encore incertaine

Au centre de cette incertitude se trouve la position réelle de Mojtaba Khamenei, devenu Guide suprême après avoir été blessé dans la frappe qui a tué son père. Resté largement en retrait de la scène publique, il n'a pris parti pour aucun des deux camps, qui revendiquent chacun son soutien.

Le chercheur Vali Nasr, de l'université Johns Hopkins, cité par l’Associated Press, souligne que si les partisans de Jalili restent minoritaires, ils disposent de ressources financières importantes et de relais nombreux dans l'appareil d'État et les Gardiens de la révolution.

De son côté, Ali Vaez, directeur du programme Iran de l'International Crisis Group, relativise l'ampleur de la rupture: selon lui, l'échec de l'accord d'avril n'a pas provoqué de division sérieuse dans la réponse du régime.

Cette prudence rappelle que la rivalité entre factions, aussi réelle soit-elle, ne préjuge pas encore d'un basculement du pouvoir iranien, mais elle dessine les lignes de fracture qui détermineront la suite du conflit et, au-delà, l'avenir politique de la République islamique.

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