Le culte du bronzage au Liban: une obsession esthétique à haut risque
Au Liban, le teint hâlé reste un marqueur esthétique et social, particulièrement chez les femmes, malgré les risques liés aux expositions répétées aux ultraviolets. ©DR

À peine les premiers rayons de l’été apparaissent-ils que la course au teint hâlé commence. Sur les plages libanaises, huiles bronzantes, vaseline et longues expositions précèdent souvent l’écran solaire, lorsqu’il n’est pas laissé dans le sac. Derrière cette recherche de couleur, particulièrement marquée chez les femmes, se mêlent pression esthétique, habitudes sociales et fausses croyances. Pourtant, une peau qui bronze est déjà une peau agressée.

Au Liban, le scénario se répète chaque année. Dès les premières journées ensoleillées, il faudrait déjà avoir «pris des couleurs». Arriver à la plage avec une peau claire donne presque l’impression d’être en retard sur la saison.

Les séances d’exposition s’enchaînent alors, parfois aux heures où le rayonnement ultraviolet est le plus intense, avec un objectif précis: foncer vite.

Tous les moyens semblent permis: huile bronzante, huile pour bébé, vaseline, produits présentés comme des accélérateurs, longues périodes immobiles au soleil et premières expositions sans protection. L’écran solaire vient ensuite, une fois le teint installé, ou se limite au visage afin d’éviter les rides et les taches.

Cette pratique ne relève pas seulement de l’impression. Une étude menée auprès de 1.001 adultes consultant les services de dermatologie de l’American University of Beirut Medical Center entre 2020 et 2023 en donne une photographie instructive. L’échantillon, composé à 71% de femmes, ne représente pas toute la population libanaise, mais met en évidence plusieurs habitudes.

Parmi les participants déclarant bronzer, plus d’un quart utilisaient de l’huile pour bébé ou de la vaseline, et près de 19% une huile bronzante sans facteur de protection. Seuls 5% des utilisateurs d’écran solaire déclaraient le renouveler toutes les deux heures. La protection concernait le visage dans 95% des cas, mais les jambes dans seulement 11%.

Une couleur devenue norme sociale

Pourquoi cette volonté de bronzer, alors que les risques liés aux ultraviolets sont largement connus?

La première explication est esthétique. Dans l’imaginaire collectif, le hâle reste associé aux vacances, au plein air, à la vitalité et à une apparence jugée plus avantageuse. Il peut donner l’impression d’un teint plus uniforme et masquer temporairement certaines rougeurs ou imperfections.

Cette perception est entretenue par les publicités, les réseaux sociaux, les influenceurs, mais aussi par les remarques de l’entourage. Le bronzage devient un signe visible de vacances réussies et de temps passé à la plage.

La pression s’exerce particulièrement sur les femmes, confrontées à des injonctions contradictoires: être bronzées, mais sans rides; afficher un teint doré, mais sans taches; profiter du soleil, tout en conservant une peau supposée parfaite.

Dans l’étude libanaise, 47% des personnes concernées expliquaient bronzer pour obtenir la couleur recherchée. Quarante pour cent invoquaient l’apport supposé en vitamine D, tandis que d’autres citaient l’amélioration de l’humeur ou le caractère social de l’activité. Treize pour cent des personnes bronzant durant l’été déclaraient le faire quotidiennement.

Le hâle fonctionne ainsi comme un code collectif. Lorsque les amis, les collègues et les images diffusées en ligne valorisent la peau foncée, ne pas bronzer peut être perçu comme le signe que l’on n’a pas encore pleinement «profité» de l’été.

La vitamine D ne justifie pas des heures au soleil

L’argument de la vitamine D revient fréquemment pour justifier les longues séances de bronzage sans protection. Il repose pourtant sur une confusion entre une exposition modérée et une exposition prolongée.

Le Dr Élie Ballan, dermatologue libanais joint par Ici Beyrouth, rappelle que la synthèse de vitamine D ne nécessite pas de passer des heures au soleil sans protection. Une exposition limitée peut suffire chez de nombreuses personnes, même si les besoins varient selon le phototype, l’âge, la saison et la surface de peau découverte.

S’exposer davantage ne signifie pas que l’organisme continuera à produire toujours plus de vitamine D. En cas de carence avérée, celle-ci peut être corrigée par l’alimentation ou, si nécessaire, par une supplémentation adaptée, sans rechercher volontairement une forte dose d’ultraviolets. L’OMS rappelle également qu’il n’est pas nécessaire de s’exposer au soleil dans le seul but de produire de la vitamine D.

Quand la recherche du hâle devient obsessionnelle

Le soleil procure une sensation immédiate de chaleur, de détente et de bien-être. Bronzer est aussi associé à un moment de repos, loin du travail et des contraintes quotidiennes. Ces sensations peuvent renforcer le comportement.

Chez certaines personnes, la recherche de couleur devient toutefois difficile à contrôler. Les séances se répètent malgré les coups de soleil, les taches, les recommandations du dermatologue ou la connaissance des risques.

Le Dr Ballan évoque à ce propos la «tanorexie», terme utilisé pour décrire une recherche compulsive du bronzage. La personne ne se trouve jamais suffisamment hâlée et poursuit les expositions malgré leurs conséquences visibles ou médicales.

Le terme ne s’applique évidemment pas à toute personne appréciant le soleil. Il désigne les situations où la recherche du bronzage devient excessive, répétitive et difficile à interrompre. La littérature médicale décrit effectivement, chez certains adeptes, des comportements de dépendance et une poursuite de l’exposition malgré les dommages.

Bronzer signifie déjà subir une agression

Contrairement à une idée répandue, le bronzage n’est pas un signe de bonne santé. Il constitue une réaction de défense.

Sous l’effet des ultraviolets, la peau augmente sa production de mélanine afin de limiter une partie des dégâts. La couleur obtenue signifie donc que les cellules ont déjà subi une agression.

Cette pigmentation ne transforme pas la peau en bouclier. Un bronzage acquis n’offre qu’une faible protection. Bronzer progressivement peut réduire le risque de rougir immédiatement, mais n’empêche ni les altérations de l’ADN ni l’accumulation des dommages.

Les peaux mates ou foncées brûlent généralement moins vite grâce à une quantité plus importante de mélanine. Elles ne sont toutefois pas immunisées contre les taches, le vieillissement cutané ou les cancers.

L’huile avant l’écran, une fausse bonne idée

L’huile bronzante donne de la brillance et peut accélérer l’apparition d’une couleur plus foncée. Mais une huile sans indice de protection suffisant ne bloque pas les ultraviolets.

L’huile pour bébé et la vaseline ne sont pas des produits de photoprotection. Elles peuvent au contraire encourager une exposition plus longue en donnant l’impression que la peau est hydratée ou préparée.

Même les huiles affichant un faible indice solaire entretiennent la confusion. Elles peuvent retarder la brûlure visible tout en laissant passer une quantité importante de rayonnement.

Appliquer un écran après une première heure d’exposition ne répare pas les dommages déjà subis. L’écran ne constitue pas davantage un permis de rester toute la journée au soleil: une quantité insuffisante, la baignade, la transpiration et le frottement de la serviette réduisent la protection réelle.

Du vieillissement cutané aux cancers

Les premières conséquences sont souvent considérées comme temporaires: rougeurs, brûlures, tiraillements, démangeaisons ou déshydratation cutanée. Elles sont pourtant le signe d’une exposition excessive.

À plus long terme apparaissent rides précoces, perte d’élasticité, relâchement, taches brunes, teint irrégulier, aggravation du mélasma et lésions précancéreuses.

«Le risque le plus sérieux reste celui des cancers cutanés», souligne le Dr Ballan.

Les expositions répétées augmentent notamment le risque de carcinomes cutanés et de mélanome. Les dommages ne proviennent pas uniquement des coups de soleil spectaculaires: ils s’accumulent au fil des années, y compris lorsque la peau bronze sans devenir rouge.

Les cabines de bronzage ne constituent pas une alternative plus sûre. Elles exposent également la peau à des rayonnements ultraviolets cancérogènes et ne permettent pas de la «préparer» avant l’été.

Sortir de la course à la couleur

La prévention ne consiste pas à renoncer à la plage, mais à changer de logique. Aller nager, marcher ou retrouver ses proches ne devrait pas avoir pour objectif principal d’accumuler les heures d’exposition.

Rechercher l’ombre autour de la mi-journée, porter un chapeau et des lunettes, puis appliquer un écran à large spectre sur toutes les zones découvertes restent les gestes essentiels. L’huile bronzante ne doit jamais remplacer cette protection.

Pour ceux qui recherchent uniquement l’effet esthétique, les autobronzants permettent de colorer temporairement la couche superficielle de la peau sans exposition aux UV. Ils ne protègent toutefois pas du soleil.

Enfin, tout grain de beauté ou toute lésion qui change de forme, de couleur ou de taille, qui saigne ou ne cicatrise pas doit être montré à un dermatologue.

Un bronzage s’efface en quelques semaines. Les dommages provoqués par les ultraviolets, eux, s’inscrivent dans la durée.

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