Munitions américaines: une pénurie aux racines anciennes
Cette photo fournie par la Marine américaine et diffusée par le service des relations publiques du Commandement central des États-Unis le 8 mars 2026 montre le destroyer lance-missiles de classe Arleigh Burke USS Thomas Hudner (DDG 116) en train de tirer un missile d'attaque terrestre Tomahawk, alors qu'il était en mer, le 5 mars 2026. ©Marine américaine / AFP

Cinq mois de guerre contre l'Iran ont mis en lumière un défi logistique auquel peu d'observateurs s'attendaient: même la première puissance militaire du monde voit ses stocks de munitions de précision s'éroder plus vite qu'ils ne peuvent être reconstitués lors d'un engagement prolongé. Depuis le déclenchement des hostilités le 28 février, l'armée américaine a consommé une part considérable de ses munitions les plus avancées, au point que la question s'est invitée jusque dans les arbitrages stratégiques de la Maison-Blanche.

Des stocks entamés à un rythme inédit

Selon une enquête de Reuters publiée mardi et fondée sur des sources internes, l'armée de terre américaine a épuisé la quasi-totalité de ses missiles sol-sol longue portée ATACMS et de leur successeur, le PrSM. Ces munitions, qui coûtent plus d'un million de dollars pièce, permettent de frapper des cibles à distance sans exposer de pilotes. Leur raréfaction pourrait contraindre Washington à recourir davantage à des bombardements aériens pilotés, plus risqués, en cas de reprise des frappes.

Le constat vaut aussi pour la défense antimissile. Un rapport du Center for Strategic and International Studies (CSIS) daté du 31 juillet estime qu'environ la moitié du stock initial de Patriot, de THAAD et de PrSM a été consommée, contre environ un tiers pour les JASSM, les intercepteurs SM-2/3/6 et les missiles de croisière Tomahawk. 

Reuters, citant des données plus récentes recoupant celles du CSIS, avance des chiffres encore plus élevés pour les intercepteurs: environ 65% des Patriot et au moins 38% des THAAD auraient été utilisés depuis le début du conflit. Cet écart entre les deux estimations, publiées à quelques jours d'intervalle, illustre à quel point la situation évolue vite.

Interrogée par Reuters, la Maison-Blanche a livré une version très différente: le président Trump affirme que les États-Unis disposent de «bien plus de munitions que quiconque au monde» et que l'industrie de défense produit à des niveaux records. Le porte-parole du Pentagone, Sean Parnell, a tenu un discours similaire, assurant que l'armée américaine possède tout ce dont elle a besoin.

Une fragilité plus ancienne que la guerre contre l'Iran

Le CSIS insiste sur un point: le conflit avec Téhéran n'est qu'un facteur parmi d'autres. La cause la plus profonde remonte à la fin de la guerre froide. La stratégie américaine, alors réorientée vers deux conflits régionaux limités plutôt que vers un affrontement de grande puissance, a entraîné une contraction durable des commandes de munitions. 

En 1993, le sous-secrétaire à la Défense de l'époque, William Perry, avait réuni les industriels de l'armement lors d'une rencontre restée célèbre sous le nom de «Last Supper», les poussant à fusionner ou à se diversifier. Le nombre de maîtres d'œuvre aérospatiaux et de défense est ainsi passé de 51 à 5, et la base industrielle tout entière s'est restructurée pour une production efficace en temps de paix, sans capacité de montée en cadence rapide.

À cela s'ajoute un biais budgétaire structurel décrit par le CSIS: dans les arbitrages du Pentagone, les munitions sont systématiquement désavantagées face aux grandes plateformes – avions, navires, blindés – qui restent en service pendant des décennies et contribuent visiblement à la dissuasion. Une munition, elle, dort dans un bunker et ne «sert» qu'en cas de guerre, ce qui en fait une variable d'ajustement récurrente.

L'Ukraine, un facteur mineur mais mal compris

Contrairement à un discours souvent entendu à Washington, le CSIS montre que les transferts d'armes vers l'Ukraine ne sont qu'un facteur marginal dans la pénurie actuelle. L'essentiel du matériel envoyé à Kiev concerne le combat terrestre – véhicules blindés, obus d'artillerie, systèmes antichars – des catégories qui n'ont guère été sollicitées dans la guerre contre l'Iran.

Sur les 102 catégories d'équipements listées par le département de la Défense, seules quatre concernent des systèmes utilisés dans les deux théâtres: les intercepteurs Patriot, les ATACMS, les missiles antiradar HARM et les Stinger. Et pour les Patriot en particulier, une bonne partie des livraisons à l'Ukraine provenait de nouvelles productions ou de fournitures européennes, sans ponctionner directement les stocks américains.

Des conséquences qui dépassent le théâtre iranien

Au-delà du conflit en cours, cette érosion des stocks inquiète pour d'éventuels affrontements futurs, notamment avec la Chine. Le CSIS souligne que des munitions antinavires longue portée, peu utilisées contre l'Iran, seraient indispensables et rapidement épuisées face à une puissance navale de premier rang. 

L'Atlantic relève un autre risque: celui d'une perte de confiance des partenaires du Golfe et des alliés en général, qui pourraient être tentés, à l'image de l'Ukraine, de développer leurs propres capacités industrielles plutôt que de dépendre de Washington.

Reconstituer ces stocks prendra du temps. Selon Al Jazeera, qui cite les données du CSIS, il faudrait entre quatre et cinq ans pour reconstituer les stocks de Tomahawk. Plus largement, le CSIS rappelle qu'il s'écoule généralement deux à quatre ans entre la signature d'un contrat et la livraison effective d'une munition. Le problème, résume le centre de réflexion, n'est donc pas tant financier que temporel: une fenêtre de vulnérabilité qui devrait se prolonger plusieurs années, quelle que soit l'issue de la guerre contre l'Iran.

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