Du 4 au 6 août, Rome a accueilli des pourparlers tendus entre le Liban et Israël, sous médiation américaine. S’ils n’ont abouti à aucun nouveau retrait israélien ni à la mise en place d’un mécanisme définitif de vérification, ils ont néanmoins permis des avancées importantes sur le plan technique pour sécuriser la frontière.
Pour le Liban, les négociations sur la frontière revêtent un caractère existentiel. Sa délégation est arrivée à Rome pour obtenir la garantie que le processus négocié sous médiation américaine ne conduirait pas à l’instauration d’une présence militaire israélienne permanente sur le territoire libanais. Le Liban a demandé un retrait israélien progressif et le déploiement de l’armée libanaise. Mais, comme l’a expliqué le Dr Joseph Gebeily à «This Is Beirut», ces objectifs se heurtent à un dilemme difficile: «Le Liban doute de la volonté d’Israël de se retirer, tandis qu’Israël ne dispose d’aucune garantie que le Hezbollah ne reviendra pas, ce qui crée un dilemme de l’œuf et de la poule.»
La position d’Israël est tout aussi ferme, mais pour des raisons différentes. Selon une source américaine proche d’Israël citée par «This Is Beirut», Israël refuse d’étendre les zones pilotes tant que l’absence du Hezbollah n’aura pas été vérifiée. Cette position reflète l’exaspération croissante de l’opinion publique israélienne et sa demande de garanties de sécurité.
Assaf Orion, du Washington Institute, a souligné la frustration grandissante des Israéliens face au décalage entre les promesses du gouvernement et les menaces auxquelles ils sont confrontés au quotidien. «Le gouvernement espère toujours obtenir le désarmement complet du Hezbollah, mais les évaluations des experts indiquent que cela nécessitera une combinaison de moyens diplomatiques et militaires», a-t-il déclaré. Il a ajouté que, si Israël se montre flexible sur le calendrier et l’ordre des étapes, il reste inflexible sur le principe d’un désarmement vérifié.
Le pari calculé de Washington
L’acteur le plus important à Rome était toutefois Washington. Dans une région où la politique américaine se résume souvent à la gestion des crises, l’approche actuelle des États-Unis est différente: elle vise à mettre en place un cadre de sécurité durable, permettant au Liban-Sud de passer de l’ordre armé imposé par le Hezbollah à l’exercice effectif de l’autorité de l’État libanais.
Un porte-parole du département d’État américain, qui s’est exprimé sous couvert d’anonymat auprès de «This Is Beirut», a qualifié les discussions de Rome de «productives sur les plans technique et de l’expertise». Il a ajouté que les deux parties étaient «beaucoup plus proches sur ce qui doit être fait pour faire progresser et élargir le processus des zones pilotes». Les États-Unis ne revendiquent pas encore la victoire, mais mettent méthodiquement en place les conditions nécessaires pour y parvenir. Le cadre américain est clair: élargir les zones pilotes, régler les différends frontaliers, garantir le désarmement vérifié du Hezbollah, éliminer toutes les infrastructures terroristes du Liban-Sud et progresser vers un accord global de paix et de sécurité.
Point essentiel, les États-Unis insistent sur un processus progressif, fondé sur une succession d’étapes et de résultats concrets. Comme l’a expliqué le porte-parole du département d’État: «Notre objectif est de faire progresser la mise en œuvre du cadre de manière concrète et progressive, afin d’assurer une sécurité durable aux deux pays et de rétablir l’autorité de l’État libanais dans l’ensemble du sud.» Le plan lie le redéploiement israélien au désarmement vérifié du Hezbollah, conditionne l’aide internationale à la reconstruction à l’exercice exclusif de l’autorité de l’État dans le sud et subordonne la poursuite de l’aide américaine à la sécurité de l’armée libanaise à la transparence et aux résultats obtenus.
Il ne s’agit pas d’un blanc-seing accordé à l’une ou l’autre partie. Il s’agit plutôt d’un dispositif fondé sur les résultats: Si les institutions libanaises parviennent à reprendre pleinement le contrôle, la sécurisation et l’administration du territoire, des fonctions qu’elles n’ont pas pu exercer pleinement en raison du Hezbollah, Washington les aidera à instaurer un ordre plus stable.
Le problème crucial de la vérification
Le principal problème reste peut-être celui du mécanisme de vérification. Les pourparlers de Rome ont permis de rapprocher les positions, sans toutefois aboutir à un accord. Le scénario qui se dessine prévoit que l’armée libanaise mène les opérations de recherche et de neutralisation des armes et des combattants, tandis que leur vérification se ferait en parallèle. Beyrouth a proposé que la Finul ou un tiers choisi d’un commun accord assure cette vérification, l’Italie étant actuellement le choix privilégié.
Une fois chaque zone sécurisée, des unités spécialement sélectionnées de l’armée libanaise en prendraient le contrôle. Le principal obstacle reste toutefois l’accès aux propriétés privées, où le Hezbollah est soupçonné de cacher des armes et des infrastructures. Comme l’a expliqué le Dr Matthew Levitt, du Washington Institute, à «This Is Beirut»: «Pour y parvenir, l’armée libanaise doit pouvoir accéder aux propriétés privées. Or, elle estime que cela nécessite encore l’adoption d’une loi par le gouvernement libanais.»
Sans cette autorisation et sans un mécanisme de vérification suffisamment solide, toute certification risque de n’être qu’une formalité. Les États-Unis ont pour rôle de coordonner, de soutenir et de participer aux vérifications. Mais, comme l’a souligné Dr. Gebeily, sans «présence américaine sur le terrain », il reste difficile de trouver une autre solution crédible.
L’attentat du Hezbollah: le sabotage comme stratégie
Le moment le plus marquant des pourparlers de Rome ne s’est pas produit à la table des négociations, mais sur le terrain, dans le Liban-Sud. Alors que les discussions se poursuivaient, un engin explosif improvisé placé par le Hezbollah à Majdal Zoun a tué deux soldats israéliens, provoquant des frappes aériennes israéliennes et un avis d’évacuation pour la ville voisine d’Al-Mansouri. L’incident a failli compromettre les pourparlers. Comme l’a souligné Dr. Levitt: «L’attaque du Hezbollah pendant les pourparlers de Rome montre à la fois la détermination du groupe à s’opposer à l’accord-cadre et sa volonté de continuer à recourir à la violence meurtrière pour le faire échouer.»
Ce n’était pas une simple coïncidence. L’attaque du Hezbollah remettait directement en cause le principe même des pourparlers : remplacer la force des armes et les cycles de violence par la diplomatie, la vérification et l’autorité de l’État. Le chef du Hezbollah, Naïm Qassem, a publiquement dénoncé les négociations, les qualifiant de «honte, humiliation et concessions successives». Le message du Hezbollah est clair: il rejette tout accord qui mettrait fin à son autonomie militaire dans le sud, même si cela risque d’exposer les civils à une reprise des affrontements.
À la suite de l’incident, les délégations israélienne et libanaise ont suspendu les pourparlers afin de gérer la crise. Mais comme l’a déclaré Hagar Chemali, ancienne responsable du Conseil de sécurité nationale américain, à «This Is Beirut»: «Elles ont convenu de se réunir le lendemain.» Le processus, a-t-elle ajouté, «n’est pas terminé. Je reste très optimiste quant aux pourparlers et je pense qu’ils se poursuivront malgré tous les obstacles.»
Des avancées sur la frontière
Malgré le risque de voir le processus échouer, les pourparlers de Rome ont repris. Les deux parties sont revenues à la table des négociations et ont réalisé des progrès réels, bien que limités. Les discussions semblent avoir permis de s’entendre sur plusieurs principes opérationnels: vérifier avant tout redéploiement, garantir l’autorité exclusive de l’armée libanaise avant toute reconstruction et constater le démantèlement des infrastructures du Hezbollah avant qu’Israël ne cède davantage de terrain.
L’un des principaux résultats serait la reconnaissance par Israël des cartes frontalières du Liban et de ses droits en vertu du droit international, ce que Hagar Chemali a qualifié d'«avancée majeure».
Mais l’essentiel reste à savoir: l’armée libanaise, avec le soutien de la communauté internationale, sera-t-elle en mesure de sécuriser et de contrôler le territoire sans que le Hezbollah ne se reconstitue dans l’ombre? Israël acceptera-t-il de redéployer ses troupes une fois les conditions réunies, ou les pressions politiques intérieures continueront-elles à ralentir les progrès?
Perspectives: une convergence fragile, des risques persistants
Les résultats obtenus à Rome peuvent se résumer ainsi: «pas encore, mais on s’en rapproche». Les États-Unis ont réussi à maintenir les deux parties engagées dans le processus et à éviter son échec, malgré les provocations violentes du Hezbollah. Mais le processus reste vulnérable à ce type d’actions susceptibles de le faire dérailler. Comme l’a averti Dr. Gebeily: «Le véritable test se jouera dans les zones pilotes, un dossier qui reste dans l’impasse.»
La prochaine étape montrera si les avancées techniques peuvent se traduire par des réalités politiques, ou si le Hezbollah, en s’y opposant, plongera une nouvelle fois les zones frontalières dans le chaos. Pour l’instant, le processus se poursuit. Mais le risque demeure.



Commentaires