Iran : Le mémorandum est mort. Vive le chaos !
©Ici Beyrouth

C’est passé presque inaperçu. Lundi, le mémorandum d’entente signé le 17 juin entre l’Iran et les États-Unis est arrivé à échéance. Ce texte devait déboucher, en soixante jours, sur un «accord final» couvrant le nucléaire, le balistique et les milices pro-iraniennes. Les soixante jours sont passés. Et… rien. Pas de communiqué annonçant une reconduction, pas de sommet de la dernière chance. Washington et Téhéran continuent simplement, chacun de son côté, à expliquer qu’il a gagné.

C’est sans doute le plus stupéfiant dans cette affaire. Le président du Parlement iranien parle de «fierté et de victoire». Donald Trump promet d’annexer le détroit d’Ormuz. Et l’accord que tout le monde attendait, la levée des sanctions, le déblocage des avoirs iraniens, la dénucléarisation encadrée par l’AIEA et l’arrêt du soutien aux proxys, n’a jamais vu le jour.

Il faut dire la vérité : l’Iran n’a pas réellement négocié pendant soixante jours. Il a surtout gagné du temps. Il a joué la montre face à une puissance qui a cru discuter avec un partenaire qui la roulait dans la farine. Pendant que ses diplomates donnaient le change à la table des négociations, le régime iranien travaillait à reconstruire ce que les frappes américano-israéliennes avaient détruit.

Des images satellites documentent la réouverture d’au moins dix-huit sites de missiles enfouis sous les montagnes, la reprise de la production de drones et le redémarrage de chaînes de fabrication que l’on croyait rayées de la carte. L’Iran n’est donc pas simplement en train de panser ses plaies. Il reconstitue ses capacités militaires, méthodiquement, pendant les discussions.

C’est là que beaucoup évoquent la taqiya, l’art de la dissimulation en contexte hostile, notion religieuse chiite complexe que le régime iranien a détournée en manipulation politique. Téhéran a ainsi utilisé la négociation moins pour parvenir à un accord que pour obtenir le temps nécessaire à la reconstruction de son arsenal. 

Et pendant que le régime gagnait du temps à l’extérieur, il renforçait son dispositif à l’intérieur.

Les 9 et 10 août, quelques jours avant l’expiration du mémorandum, le nouveau guide Mojtaba Khamenei, ou ceux qui parlent en son nom, a procédé à une importante refonte de l’appareil sécuritaire. Mohsen Rezaee, ancien chef des Gardiens de la révolution, a été placé à la tête du Conseil suprême de sécurité nationale. Hossein Taeb, qui avait dirigé la répression après les manifestations de 2009, a été remis à la tête du Bassidj, avec pour mission affichée de faire de « chaque Iranien un bassidji ». Esmail Qaani a été remplacé à la tête d’une force Al-Qods réorganisée.

Le message est assez clair : le régime se prépare aussi à ce qui pourrait venir de l’intérieur. Il redoute un soulèvement populaire, peut-être davantage encore qu’une nouvelle frappe américaine. Les checkpoints se resserrent, les espaces publics sont réaménagés pour mieux les contrôler et la police des mœurs multiplie les arrestations.

Pendant que Washington parle, d’accord, Téhéran ne pense qu’à sa propre survie.

Dans le même temps, l’Iran continue d’utiliser ses relais régionaux. En Irak, les milices du Hachd al-Chaabi et de la « Résistance islamique » ont repris les tirs de drones contre le Kurdistan et l’Arabie saoudite. Au Koweït, les Gardiens de la révolution ont tenté d’infiltrer l’île de Bubiyan avant d’être arrêtés. Un commandant iranien évoque ouvertement la possibilité d’une opération contre les bases américaines du pays.

Le Koweït, lui, n’a rien demandé à personne.

C’est une méthode que l’on connaît bien : lorsque l’affrontement direct devient trop coûteux, la pression est déplacée ailleurs. L’Iran ne dispose plus forcément des moyens d’une confrontation frontale avec les États-Unis et Israël. Il peut en revanche entretenir la tension sur plusieurs fronts à la fois, par l’intermédiaire de groupes qui lui sont liés et dont les gouvernements locaux doivent ensuite gérer les conséquences.

Le Yémen en donne une illustration particulièrement claire.

Le 13 juillet, les forces gouvernementales yéménites frappent l’aéroport de Sanaa pour empêcher l’atterrissage d’un avion iranien transportant une délégation houthie. Les Houthis répliquent par des missiles balistiques sur l’aéroport d’Abha, en Arabie saoudite. Le 20 juillet, ils annoncent un blocus naval total contre le royaume, au nom d’un « œil pour œil » revendiqué dans leur propre communiqué.

Puis viennent les frappes contre les installations d’Aramco de Jizan et de Yanbu, les attaques dans le détroit de Bab al-Mandeb et un navire commercial visé, qui coûte la vie à six marins.

Avec Ormuz fermé dans le même temps, la menace devient mondiale. Une partie considérable des approvisionnements pétroliers et gaziers pourrait être affectée. On n’est plus seulement dans une guerre régionale. La circulation maritime et, derrière elle, l’économie mondiale deviennent des moyens de pression.

La réponse américaine a, elle aussi, changé de forme. Faute de stocks de munitions suffisants et après des mois de guerre impopulaire, Donald Trump a rangé les bombes et ressorti le manuel de 2018 : « Operation Economic Fury », pilotée par le secrétaire au Trésor Scott Bessent et présentée par l’administration américaine comme « l’équivalent financier » d’une campagne de bombardement.

L’objectif est simple : sanctions en cascade contre les acheteurs de pétrole iranien, maintien du blocus naval et volonté affichée de ramener les exportations et les importations iraniennes à zéro.

Mais les sanctions prennent du temps. La fermeture d’Ormuz, elle, produit ses effets immédiatement.

On peut dès lors se demander si les négociateurs américains engagés dans ce dossier depuis juin avaient réellement mesuré la manœuvre iranienne. La région a ses propres codes et ses propres rythmes. On ne négocie pas la taqiya avec un manuel de sanctions.

Au Liban, le Hezbollah applique une variante de la même logique toxique. Il demande à l’État de garantir sa survie, puis qualifie d'« humiliante » toute négociation qui pourrait réellement aboutir. Il brandit la menace d’une « riposte appropriée », comme si le pays avait encore les moyens d’absorber un nouveau cycle de guerre.

La milice n’a plus la puissance militaire qu’elle avait avant la guerre. Mais il conserve une capacité intacte. Celle d’empêcher l’État libanais de décider seul de son propre sort.

Irak, Yémen, Liban, Golfe : les théâtres sont différents, mais la logique se ressemble. Gagner du temps, maintenir la pression, utiliser les relais régionaux et éviter autant que possible la confrontation directe avec les adversaires les plus puissants.

Et le plus troublant est peut-être ailleurs.

Le monde regarde cette mécanique se remettre en marche avec une indifférence presque totale.

Personne n’a envoyé de faire-part. Mais le mémorandum est bel et bien mort. Et il n’a peut-être jamais été autre chose qu’un trompe-l’œil. Suffisamment crédible pour donner du temps, pas assez solide pour empêcher le chaos de revenir.

Nicolas Machiavel disait : « La ruine n’est différée qu’aussi longtemps que l’attaque est retardée. »

Le problème, pour Washington, est peut-être précisément celui-là : avoir pris le temps gagné pour le temps d’un accord.

À Téhéran, il n’a été que la pause nécessaire pour préparer la suite.

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