Geagea: le démantèlement de l’appareil militaire et sécuritaire du Hezbollah est une urgence libanaise
Interview exclusive avec le leader des Forces libanaises, Samir Geagea, interrogé par Tylia Hélou. ©Ici Beyrouth

Le chef des Forces libanaises, Samir Geagea, affirme que le monopole des armes par l’État ne peut plus être reporté. Selon lui, le démantèlement de l’appareil militaire et sécuritaire du Hezbollah constitue «une urgence libanaise avant même d’être une exigence israélienne», et l’État libanais est capable d’imposer son autorité et de monopoliser les armes, à condition qu’existent une volonté et un sérieux politiques.

Dans un entretien exclusif accordé vendredi à Ici Beyrouth et à Houna Loubnan depuis Meerab, Samir Geagea a abordé le monopole des armes, l’avenir du Hezbollah, le rôle de l’armée libanaise, l’avenir de la Finul, les négociations avec Israël, la reconstruction du Liban-Sud, les relations avec la Syrie et la loi d’amnistie générale.

Monopole des armes: l’État face à deux choix

Samir Geagea a d’abord souligné que le dossier des armes du Hezbollah n’était pas nouveau, mais qu’il accompagnait les Libanais depuis près de quarante ans, en particulier au cours des deux dernières décennies. Il a rappelé que les dizaines de séances de dialogue et les initiatives politiques consacrées à ce dossier n’avaient abouti à aucun résultat.

«Par sa seule existence, le Hezbollah nous a entraînés dans tout ce qu’il nous a fait subir», a-t-il déclaré. Il a rappelé que, les 5 et 7 août 2025, le gouvernement avait décidé de dissoudre les organisations armées, au premier rang desquelles le Hezbollah. Le 2 mars 2026, il a ensuite décidé de considérer comme illégales toute opération militaire et toute utilisation des armes en dehors du cadre de l’État. Selon Samir Geagea, cette décision revient à placer hors la loi l’appareil militaire et sécuritaire du Hezbollah.

Il estime que le Hezbollah ne remettra pas ses armes de son propre gré, car celles-ci sont «liées à une idéologie, à une stratégie régionale et à un projet», outre les liens directs du parti avec les Gardiens de la révolution iraniens. La décision concernant les armes ne relève donc pas, selon lui, du seul Hezbollah.

«Les critères du Hezbollah ne sont pas les nôtres», a-t-il ajouté. Le parti appréhende les notions de victoire et de défaite autrement que l’État et la société libanaise. Il continuera donc, selon Samir Geagea, à s’accrocher à ses armes jusqu’au dernier moment.

À ses yeux, le pouvoir politique est désormais confronté à deux choix: «Soit il laisse la situation en l’état, avec toujours plus d’épuisement, soit il compte sur lui-même et retrousse ses manches.» Il a insisté sur le fait que «l’État n’est pas une partie parmi les autres: il est l’État» et qu’il lui revient donc de traiter les problèmes là où ils se trouvent.

«La porte d’entrée pour régler tous nos problèmes est le démantèlement du Hezbollah», a-t-il poursuivi, jugeant désormais irréaliste de parier sur une remise volontaire des armes du parti ou sur un règlement extérieur qui y conduirait.

Pas de guerre civile si l’État applique la loi

Samir Geagea rejette l’idée selon laquelle une action de l’État visant à monopoliser les armes pourrait conduire à une guerre civile. Ce raisonnement est «erroné», dit-il, car l’intervention de l’armée et des institutions légitimes pour appliquer les décisions de l’État ne saurait être assimilée à un affrontement entre deux camps civils.

Il rappelle que l’armée libanaise «est notre armée à tous» et que le Liban dispose aujourd’hui d’un pouvoir doté d’une légitimité populaire et juridique: un Parlement élu en 2022, un gouvernement ayant obtenu sa confiance et un président de la République élu par les députés.

La fonction des États consiste à prendre des décisions et à les appliquer, a-t-il souligné, refusant que la crainte d’une «guerre civile» serve à paralyser l’application de la loi.

Il a cité l’exemple des États-Unis, où la Garde nationale et l’armée américaine sont intervenues à Los Angeles lors de manifestations liées au dossier de l’immigration irrégulière. Pour lui, un État ne renonce pas à exécuter ses décisions en raison du risque d’affrontements.

Il a également évoqué l’Irak et la position d’un chef de gouvernement, qu’il a nommé Ali al-Zeidi, qui aurait accordé aux milices un délai déterminé pour remettre leurs armes à l’État, faute de quoi celui-ci les saisirait. «C’est ainsi que fonctionne un État», a-t-il commenté.

Selon Samir Geagea, le responsable libanais doit parler clairement au Hezbollah et au président du Parlement, Nabih Berry, et leur signifier que la situation actuelle ne peut plus durer, «indépendamment de l’Amérique et d’Israël». L’existence de décisions stratégiques prises hors de l’État et d’armes échappant à l’armée constitue en soi, selon lui, une situation inacceptable.

Évoquant le refus du secrétaire général du Hezbollah, Naïm Kassem, de remettre les armes, il a souligné que l’État ne pouvait pas attendre l’accord de chaque partie pour appliquer la loi. Il doit «prendre sa décision» et commencer à traiter chaque infraction séparément.

Cela ne signifie toutefois pas que «l’armée libanaise doit faire la guerre à une région particulière ou, à Dieu ne plaise, à la communauté chiite. Jamais, jamais, jamais», a-t-il insisté. Il s’agit pour l’État de poursuivre les infractions et d’appliquer la loi de manière progressive et continue.

Dans ce contexte, il a évoqué des infractions commises sur des terrains municipaux à Zaatriyé, dans le Mont-Liban. Selon lui, la municipalité a saisi le parquet au sujet de personnes occupant illégalement des parcelles et souhaitant y construire, mais il lui aurait été répondu que la suppression de ces violations risquait de «provoquer une guerre civile».

Samir Geagea a rejeté cette logique, se demandant comment il était possible de laisser quiconque enfreindre la loi, puis de renoncer à l’appliquer sous prétexte de craindre une guerre civile.

Le Hezbollah politique est acceptable, pas son appareil militaire et sécuritaire

Samir Geagea établit une distinction claire entre le Hezbollah en tant que parti politique et son appareil militaire et sécuritaire. Si le parti remet ses armes et se transforme en formation politique, il n’y aura, selon lui, aucun problème à dialoguer et à traiter avec lui.

Dans ce cas, les Forces libanaises pourraient discuter avec lui de ses programmes et de ses positions. Une éventuelle participation commune au pouvoir dépendrait alors du degré de convergence entre leurs programmes politiques.

Interrogé sur le maintien des relations politiques du parti avec l’Iran, Samir Geagea a répondu qu’une fois le volet militaire et sécuritaire supprimé, le Hezbollah pourrait conserver des relations politiques avec Téhéran, tout comme les partis libanais entretiennent des liens avec la France, l’Europe, les États-Unis, l’Arabie saoudite et les pays du Golfe.

«Nous n’avons aucun problème avec le Hezbollah politique, mais avec son appareil militaire et sécuritaire, absolument aucun compromis n’est possible», a-t-il martelé.

Il estime que les évolutions internationales et régionales ne permettent plus au Hezbollah de continuer à exister comme organisation militaire et sécuritaire. La question centrale est de savoir si l’État libanais prendra lui-même l’initiative de traiter le dossier ou s’il laissera des forces extérieures, internationales ou israéliennes, s’en charger. Dans ce second cas, s’est-il interrogé, «où serait alors votre souveraineté?»

Finul: l’expérience n’a pas produit les résultats attendus

Au sujet de la Finul, Samir Geagea a précisé qu’il n’était pas opposé à la force internationale, tout en appelant à évaluer son expérience et ses résultats dans le sud du Liban.

La Finul est présente depuis près de quinze ans, a-t-il relevé, tandis que le Hezbollah a pu, durant cette période, s’armer, creuser des tunnels et construire des installations militaires «sous ses yeux». Les Israéliens sont par ailleurs entrés au Liban. Il s’est donc interrogé sur l’utilité concrète de la force internationale.

Quant à la possibilité de créer une mission internationale de remplacement, il a estimé que toute nouvelle force devrait disposer de «prérogatives claires» et opérer en vertu du chapitre VII de la Charte des Nations unies. Il doute toutefois qu’un État soit prêt à envoyer ses soldats au Liban dans le cadre d’une telle mission.

L’une des solutions possibles pourrait consister à déployer quelques dizaines d’observateurs internationaux – entre 40 et 70 – chargés de surveiller la situation et de rédiger des rapports. Il reconnaît cependant que cette option ne réglerait pas davantage le problème et que le renouvellement du mandat actuel de la Finul n’apporterait pas, selon lui, de solution différente.

L’armée est capable d’agir, le problème est politique

Interrogé sur la capacité de l’armée libanaise à assumer ses responsabilités dans le Sud, Samir Geagea a affirmé que le problème ne résidait ni dans l’armée ni dans ses équipements, mais dans «la volonté et la décision politiques».

Le président de la République et le Premier ministre souhaitent certainement parvenir au monopole des armes et étendre l’autorité de l’État, a-t-il dit. Il considère toutefois qu’«il n’est pas encore clair» qu’ils soient disposés, à ce stade, à aller jusqu’à l’affrontement. Selon lui, ils tentent de «régler les choses à l’amiable». «Je ne suis pas d’accord avec eux», a-t-il ajouté.

À ses yeux, l’État doit demander clairement au Hezbollah de démanteler son infrastructure militaire et, si le parti ne s’y résout pas, se charger lui-même de le faire.

Il assure que, lorsqu’il prend une véritable décision, l’État est capable de démanteler l’infrastructure militaire du parti «bien plus facilement que beaucoup ne le pensent», s’appuyant sur ce qu’il décrit comme son expérience militaire acquise durant la guerre.

Le simple fait que le Hezbollah sente que l’État est sérieux et qu’il a pris sa décision conduirait, selon lui, le parti à modifier son comportement.

Les chrétiens du Sud et la reconstruction

Samir Geagea a également évoqué la situation des chrétiens du Sud, touchés par les déplacements et les pertes, et leur a rendu hommage pour être restés sur leurs terres malgré les circonstances difficiles.

Plusieurs responsables de l’État tentent de les aider dans la mesure de leurs possibilités, a-t-il indiqué. Certaines localités sont toutefois désormais sous occupation israélienne, ce qui restreint les déplacements des responsables officiels vers ces zones.

Il a assuré que, de leur côté, les Forces libanaises ne tardaient jamais à apporter toute l’aide dont elles étaient capables.

Interrogé sur la capacité future de l’État à protéger les habitants du Sud, il a répondu par l’affirmative. La crise actuelle ne pourra toutefois pas prendre fin tant que le Hezbollah restera une organisation militaire et sécuritaire. La disparition de cet obstacle permettra, selon lui, à l’État de se déployer pleinement et de protéger les citoyens.

Concernant la reconstruction, il a expliqué que les villages chrétiens seraient intégrés au processus de reconstruction de l’ensemble du Sud. Il a rappelé que d’autres localités méridionales avaient subi des dommages bien plus importants et que toute la région avait besoin d’un vaste chantier de reconstruction.

Il a évalué à une dizaine, plus ou moins, le nombre de villages chrétiens touchés. D’après ses informations, les dégâts y vont de légers à très importants et ces localités ont, elles aussi, besoin d’être reconstruites.

«Le démantèlement du Hezbollah est une urgence libanaise avant d’être une exigence israélienne»

Sur le dossier des négociations avec Israël, Samir Geagea a rejeté la logique selon laquelle chaque partie attend de l’autre qu’elle fasse le premier pas. «Il existe un État libanais qui doit trancher pour tout le monde», a-t-il affirmé. Il revient à l’État de déterminer le cours des événements et d’empêcher Israël comme le Hezbollah d’imposer leur agenda.

«Le démantèlement du Hezbollah est une urgence libanaise avant même d’être une exigence israélienne», a-t-il insisté, appelant à ne pas lier exclusivement la nécessité de traiter la question des armes du parti aux exigences israéliennes ou américaines.

Selon lui, le Liban ne deviendra pas un «véritable État» et la société libanaise ne pourra pas fonctionner normalement tant qu’une organisation armée existera en dehors de l’État.

Il a également appelé au démantèlement de toutes les autres organisations militaires présentes au Liban, y compris celles héritées des décennies passées et implantées dans certains camps et certaines régions. La construction de l’État exige, à ses yeux, de mettre fin à toutes les armes échappant à la légalité.

Samir Geagea a insisté sur la nécessité de distinguer «notre problème avec le Hezbollah de notre problème avec Israël». Le règlement du problème intérieur lié aux armes renforcerait, selon lui, la capacité du Liban à faire face à Israël et à œuvrer à son retrait du territoire libanais.

Les événements ont démontré, à ses yeux, que tant que le Hezbollah conservera ses armes, il ne sera pas possible de régler le problème avec Israël.

La paix avec Israël et la loi sur le boycottage

Interrogé sur la position des Forces libanaises à l’égard d’une paix avec Israël, Samir Geagea a jugé la question «très prématurée». La priorité est aujourd’hui que le président Joseph Aoun poursuive les négociations afin de sortir le Liban de la situation actuelle.

Toute discussion sur la paix ou la normalisation obéit à «ses propres calculs, circonstances et conditions» et interviendra lors d’étapes ultérieures, a-t-il poursuivi, refusant de réduire le débat à la question d’être «pour ou contre la paix».

Concernant une éventuelle abrogation de la loi sur le boycottage d’Israël, il a également renvoyé le débat à une étape ultérieure. Si cette question devient un jour un point urgent sur lequel achoppent les négociations, il faudra alors l’examiner et prendre position.

Samir Geagea s’est dit convaincu que le président Joseph Aoun «ne cédera sur rien et ne bradera rien». Il a souligné l’importance de donner sa chance au processus de négociation et d’avancer «pas à pas».

Syrie: aucun indice d’une volonté d’intervenir au Liban

Interrogé sur l’éventualité d’un déploiement syrien ou d’un retour de l’influence syrienne au Liban, Samir Geagea a affirmé que les Forces libanaises s’y opposaient. Il a toutefois précisé n’avoir constaté «rien de sérieux» allant dans ce sens.

Certains de ces propos pourraient, selon lui, émaner de milieux proches du Hezbollah afin de «resserrer leurs rangs et de calmer leurs nerfs». Il n’existe jusqu’à présent aucun indice concret d’un mouvement syrien de cette nature.

L’armée libanaise est déployée le long de la frontière orientale avec la Syrie, a-t-il rappelé. Tout mouvement hypothétique du côté syrien se heurterait d’abord à l’armée libanaise, derrière laquelle tout le monde se rangerait.

Il a néanmoins insisté sur le fait qu’il ne percevait chez «nos frères en Syrie aucune intention d’entreprendre une action de ce type».

Relations avec la Syrie et retour des déplacés

Interrogé sur les conditions d’une relation saine avec la Syrie, notamment dans le dossier du retour des déplacés syriens, Samir Geagea a résumé l’équation ainsi: «Ici, il y a un État qui s’appelle le Liban, et là, un État qui s’appelle la Syrie.» Les deux pays doivent coopérer autant que possible pour traiter leurs dossiers communs.

Le président syrien Ahmad el-Chareh est parti de ce principe, a-t-il relevé: considérer le Liban et la Syrie comme deux États indépendants qui coopèrent pour résoudre leurs problèmes.

Samir Geagea a cependant dit ressentir «un certain attentisme et une certaine hésitation du côté libanais», davantage que du côté syrien.

Il l’attribue en partie à l’influence que le Hezbollah continue d’exercer au sein de l’État libanais. Le parti ne souhaiterait pas construire une relation normale et saine entre les États libanais et syrien, mais chercherait à être lui-même l’interlocuteur de Damas, dans l’espoir de retrouver les anciennes conditions qui lui permettaient de faire transiter ses armes et de gérer ses affaires par la Syrie.

«De nos jours, le Hezbollah est hors du temps et de l’espace», a-t-il conclu sur ce point.

Loi d’amnistie: le «commerce autour des martyrs de l’armée» est inacceptable

Sur le dossier de la loi d’amnistie générale, Samir Geagea a qualifié de «faux problème» le débat autour des droits des martyrs de l’armée, estimant que la question était posée de manière erronée.

«Les martyrs de l’armée sont nos martyrs à tous», et non ceux du seul commandant en chef de l’armée, du commandement militaire ou du ministre de la Défense, a-t-il affirmé. Il a mis en garde contre une aggravation des tensions dans le pays et une dénaturation des concepts par une telle approche.

Le Parlement compte 128 députés représentant les différentes régions et composantes libanaises, a-t-il rappelé. Les militaires tombés au combat sont originaires de ces régions et de ces villages; les députés de la nation ont donc la responsabilité de représenter leurs familles et de défendre leurs droits.

Il a refusé que quiconque «s’approprie» les martyrs de l’armée et parle exclusivement en leur nom, affirmant que les députés avaient tenu compte de leurs droits lors de l’examen de la loi d’amnistie.

Il a précisé que toute personne ayant tué intentionnellement un militaire ou un civil était exclue du champ de l’amnistie et ne pouvait en bénéficier.

Il a en revanche accusé certaines parties de faire du «commerce» autour de ce dossier et de le détourner de son cadre naturel pour des raisons politiques.

À titre d’exemple, il a évoqué l’hypothèse d’un futur accord entre les États-Unis et l’Iran. Serait-il alors logique, s’est-il interrogé, que le département américain de la Défense s’y oppose au nom du sang des soldats américains tombés lors d’affrontements antérieurs?

La loi d’amnistie est «une grande question politique et judiciaire», et non un dossier technique sur lequel l’armée aurait la primauté, a-t-il insisté.

L’armée a naturellement le premier mot sur les dossiers relatifs à son armement – l’achat de chars ou d’avions, par exemple – ou à la détermination de ses effectifs, qu’ils s’élèvent à 40.000, 80.000 ou 140.000 militaires. La loi d’amnistie relève toutefois d’un autre cadre.

Samir Geagea a conclu en dénonçant une «confusion des concepts», estimant que certains tentaient de «faire du commerce autour des martyrs de l’armée pour des raisons politiques bien connues».

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