Bachir ou l’héritage perdu!

Au Liban, peu de figures occupent une place aussi forte que celle de Bachir Gemayel dans la mémoire collective des chrétiens. Pendant un temps, les chrétiens ont voulu croire qu’un homme providentiel, Bachir Gemayel, allait sauver le Liban de la guerre et préserver la présence chrétienne au Liban et au Moyen-Orient. Son assassinat les a brutalement ramenés à la réalité, dans un contexte où plusieurs parties avaient intérêt à sa disparition, au premier rang desquelles le régime criminel de Hafez el-Assad, dont les intérêts avaient fini par converger avec ceux d’Israël, notamment après certaines déclarations de Bachir à la suite de son élection.

Chaque année, la commémoration de l’élection de Bachir prend une résonance différente, au gré des évolutions que connaissent le Liban et le monde. Et, avec le recul, la nostalgie de ce que Bachir voulait accomplir il y a 44 ans ne cesse de grandir, tout comme le regret de ce que nous sommes devenus.

Avec le recul, beaucoup se demandent si nous n’aurions pas pu éviter une grande partie de ce que nous avons vécu, si nous avions su écouter Bachir Gemayel et prendre au sérieux sa vision du Liban et de la région.

Ce qui est particulièrement frappant, en revanche, c’est le profil de ceux qui affirment aujourd’hui que Bachir Gemayel avait raison. Ils viennent d’horizons, de courants et de sensibilités très différents. Certains étaient même, pendant la guerre, dans le camp qui lui était opposé, voire engagés militairement contre le projet qu’il défendait.

De plus en plus de Libanais, au-delà des clivages politiques et communautaires, reconnaissent que Bachir Gemayel voulait faire du Liban un pays sûr, prospère et à l’écart des crises qui secouent la région. Il voulait que la paix devienne, à terme, le cadre dans lequel le Liban pourrait évoluer.

Son objectif était clair: que la présence syrienne ne transforme plus le Liban en théâtre d’un affrontement indirect entre Israël et la Syrie; que le pays ne reste pas le seul front où Israël est combattu tandis que les pays arabes s’engagent progressivement sur la voie de la normalisation; et que le Liban ne demeure pas, non plus, la ligne de front du conflit qui oppose l’Iran à Israël depuis la révolution islamique.

C’est dans cette direction que Bachir Gemayel entendait conduire le Liban durant son très bref passage au pouvoir. Mais les Syriens voulaient se débarrasser de lui, tandis qu’Israël n’était pas parvenu à le contrôler ni à le maintenir sous sa tutelle.

Au bout du compte, ceux qui avaient le plus à gagner de la réussite Bachir Gemayel étaient surtout ceux qui partageaient une véritable volonté nationale de protéger le Liban et lui éviter les drames qu’il allait subir au cours des 44 années suivantes.

Alors, si après 44 ans vous êtes finalement convaincus que Bachir avait raison, une question demeure: à quoi auront servi toutes ces années de retard?

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