Ratcliffe à Moscou: entre Ukraine, OTAN et Iran
©KENT NISHIMURA / AFP

La visite à Moscou de John Ratcliffe, directeur de la CIA, est loin d’être un déplacement anodin. Dans un contexte marqué par la poursuite de la guerre en Ukraine, la multiplication des tensions entre la Russie et les pays de l’OTAN et les menaces de Moscou contre le Royaume-Uni, la rencontre entre le chef du renseignement américain et son homologue russe prend une dimension particulière.

Ce qui rend cette visite exceptionnelle est d’abord son niveau et son contexte. Le dernier déplacement connu d’un directeur de la CIA en Russie remonte à novembre 2021. À l’époque, William Burns s’était rendu à Moscou à la demande du président Joe Biden et avait rencontré plusieurs hauts responsables russes, dont Sergueï Narychkine, directeur du SVR, le service russe de renseignement extérieur, afin de tenter de dissuader Moscou d’envahir l’Ukraine. Une tentative qui n’avait finalement pas empêché la Russie de lancer, quelques mois plus tard, son invasion à grande échelle.

Les deux hommes se sont également rencontrés en novembre 2022 à Ankara, en Turquie, alors que les tensions liées à la guerre en Ukraine et les inquiétudes autour du risque nucléaire étaient particulièrement fortes.

Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si une guerre va commencer, mais jusqu’où le conflit ukrainien peut s’étendre et à quel moment il pourrait provoquer une confrontation directe entre la Russie et l’OTAN.

Une attaque contre l’OTAN est-elle imminente ?

C’est précisément dans ce contexte que la visite de Ratcliffe a suscité des interrogations. Alors que le dossier russe est habituellement suivi par Steve Witkoff et Jared Kushner, son déplacement à Moscou intervient à un moment où les craintes d’une éventuelle action russe contre un pays de l’OTAN se font plus présentes. Pouvait-il être lié à une menace de cette nature ?

Deux scénarios auraient particulièrement inquiété les Européens. Le premier serait celui d’une cyberattaque ou d’une opération hybride visant des infrastructures critiques, des réseaux gouvernementaux, des systèmes énergétiques ou encore des infrastructures militaires.

Le second scénario serait celui d’une incursion limitée destinée à tester l’OTAN. Il pourrait s’agir d’une violation de l’espace aérien ou maritime d’un pays membre, notamment dans les pays baltes, d’une opération militaire ponctuelle ou d’une action suffisamment ambiguë pour obliger l’Alliance à décider de sa réponse.

L’objectif ne serait pas nécessairement de déclencher une guerre avec l’OTAN, mais de tester sa rapidité de réaction, sa cohésion et, surtout, ses lignes rouges.

Une hypothèse que Donald Trump a toutefois publiquement écartée, qualifiant la rencontre de « semi-routine ». Il a affirmé que les responsables des deux services se rencontraient régulièrement. Il a également assuré ne pas être préoccupé par la perspective d’une telle attaque.

Entre inquiétude et confiance européennes

Le canal entre des services de renseignement est, par définition, discret. Les capitales européennes ne connaissent donc probablement ni le contenu des échanges, ni les messages transmis, ni les éventuelles informations partagées.

Or, toute évolution de la position russe sur l’Ukraine, l’OTAN ou les lignes rouges occidentales pourrait avoir des conséquences directes sur la sécurité du continent. D’où la crainte, en Europe, de voir Washington et Moscou renouer un dialogue direct sur des questions stratégiques majeures, sans que les alliés européens en soient complètement informés ou associés.

Cette préoccupation est d’autant plus forte que l’Europe se trouve en première ligne face aux conséquences d’une éventuelle escalade. Mais cette inquiétude s’accompagne aussi d’un certain réconfort : celui de voir son allié américain maintenir un dialogue direct avec Moscou et multiplier les efforts diplomatiques pour tenter de mettre un terme à la guerre.

Paris et Londres dans le viseur du Kremlin

Cette situation prend une dimension supplémentaire avec le durcissement des tensions entre Moscou et Londres, mais aussi avec l’implication croissante de la France dans le renforcement des capacités de frappe ukrainiennes.

La Russie durcit son discours à l’égard du Royaume-Uni en raison de son soutien militaire à l’Ukraine. La question des missiles Storm Shadow est devenue l’un des principaux points de tension. Moscou accuse l’Ukraine d’utiliser ces missiles britanniques pour frapper des cibles situées en profondeur sur le territoire russe.

La France est également concernée. Paris a donné son accord pour permettre à l’Ukraine de produire localement le Scalp, la version française du Storm Shadow, tandis que Londres et Paris ont accepté de transmettre à Kiev les plans techniques de certaines pièces nécessaires à sa fabrication. Cette évolution intervient alors que Donald Trump, qui avait promis plus tôt un éventuel transfert à l’Ukraine de la production sous licence de missiles Patriot, semble désormais adopter une position plus prudente sur cette perspective. Moscou accuse le Royaume-Uni et la France de chercher ainsi à se dédouaner de leur responsabilité dans d’éventuelles frappes en profondeur sur le territoire russe.

Les avertissements russes se sont durcis, avec notamment des menaces contre des installations militaires britanniques. De son côté, Londres maintient son soutien militaire à Kiev, tout en renforçant ses capacités de frappe à longue portée et son rôle au sein de l’OTAN.

L’Iran et le détroit d’Ormuz, autre enjeu de la rencontre

La visite de Ratcliffe intervient également dans un contexte marqué par la crise avec l’Iran et les tensions autour du détroit d’Ormuz. Alors que Washington cherche à maintenir la pression sur Téhéran et que la fermeture du détroit continue de peser sur la navigation et les intérêts énergétiques mondiaux, la position de Moscou constitue un élément important pour les États-Unis.

La Russie entretient des relations étroites avec Téhéran, et Washington chercherait notamment à déterminer jusqu’où Moscou serait prêt à soutenir son partenaire iranien dans la confrontation avec les États-Unis.

Cette dimension iranienne donne à la rencontre une portée encore plus large. Si le dossier ukrainien reste central, la question iranienne et les tensions autour du détroit d’Ormuz constituent désormais un enjeu majeur pour Washington, qui doit gérer simultanément la relation avec Moscou, le risque d’une extension du conflit à l’OTAN et la confrontation avec Téhéran.

Pourquoi cette visite compte

C’est précisément dans cette accumulation de tensions que la visite de Ratcliffe prend toute son importance. Le choix d’un canal sécuritaire permet à Washington de maintenir une ligne directe avec Moscou, d’échanger des messages sensibles et de tenter de prévenir une escalade qui pourrait rapidement dépasser le cadre de la guerre en Ukraine.

La dernière fois qu’un tel déplacement avait eu lieu dans un contexte de crise comparable, Washington cherchait à empêcher une guerre sur le point de commencer. Aujourd’hui, la guerre est déjà là. Mais avec l’Ukraine, l’OTAN, l’Iran et le détroit d’Ormuz au cœur des préoccupations, l’enjeu est désormais d’éviter que ces différentes crises ne finissent par se rejoindre et ne provoquent une confrontation plus large.

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