«The Odyssey»  de Nolan, et «Kill Bill» de Tarantino:  le sang et les retrouvailles
De The Odyssey de Nolan à Kill Bill de Tarantino, la violence et le désir de retrouvailles. ©Ici Beyrouth

Entre les défenseurs d’Homère et les inconditionnels de Nolan, on peut garder sa liberté. Admirer sans tout approuver, trouver Ulysse bouleversant et Calypso décevante, mais aussi reconnaître, derrière cette traversée sanglante, une parenté aussi audacieuse qu’inattendue avec Kill Bill de Tarantino: deux parcours initiatiques qui mènent à des retrouvailles.

Il faut apparemment choisir son camp. Défendre Homère contre Nolan, ou saluer Nolan au risque de verser dans l’admiration aveugle. Loin de lui signer un chèque en blanc, on est allé voir The Odyssey avec des préjugés, sans être particulièrement amateur de son cinéma. On en est pourtant sorti séduit, conquis même, sans renoncer à certaines réserves. Pendant ce temps, The Odyssey remplit les salles et devient son plus grand succès mondial. Cela ne suffit certes pas à prouver la qualité d’un film, mais invite à comprendre ce que tant de spectateurs viennent y chercher.

On y découvre un homme meurtri, dont la force ne masque plus les blessures. Matt Damon donne à Ulysse cette gravité de ceux qui ont survécu sans comprendre pourquoi eux. Derrière le chef, on voit celui qui a entraîné les siens vers la mort et doit désormais vivre avec cette responsabilité. Sa nostalgie ne se limite pas au désir de retrouver sa terre, elle exprime aussi le regret d’une vie que la guerre a rendue impossible.

Un héros qui voudrait déposer les armes

Ce qui touche chez Ulysse, c’est son souci des morts, son désir de leur assurer une sépulture digne, comme si leur rendre les derniers honneurs pouvait encore réparer quelque chose. Il serait pourtant injuste d’opposer cet homme sensible à un Ulysse homérique uniquement préoccupé de gloire. Chez Homère déjà, Ulysse pleure, souffre de l’absence et accomplit les rites funéraires réclamés par Elpénor. Nolan insiste davantage sur la culpabilité; il n’invente pas la vulnérabilité du personnage. 

La contradiction traverse tout le film: cet homme que l’on sent las de tuer continue d’avancer dans un monde où la violence décide presque de tout. Les batailles se succèdent, le sang coule à flots et une Méditerranée implacable engloutit jusqu’à l’espoir du retour. Son rejet de la violence ne le rend pas innocent pour autant. Il voudrait lui échapper, mais doit encore y recourir pour retrouver les siens. C’est précisément ce qui rend son parcours douloureux.

Dans la caverne de Polyphème, l’aventure bascule dans l’épouvante. Pris au piège, les hommes deviennent des proies et leur courage ne les protège plus. Aux Enfers, le spectacle change de nature: les morts se rappellent à celui qui poursuit sa route. Ces séquences rendent le remords presque palpable. Comment rentrer auprès des siens lorsque tant d’autres ne rentreront jamais?

La puissance des images, servie par un tournage entièrement réalisé avec des caméras IMAX argentiques, donne à cette traversée une force extraordinaire. Mais on retient davantage le visage d’Ulysse que la prouesse technique.  En revanche, les dieux semblent parfois tenus à l’écart de ce drame humain. Le récit y perd peut-être une part de son mystère, mais ce survivant paraît aussi plus proche de nous dès lors qu’il ne peut plus attribuer aux divinités tous ses malheurs. 

La véritable réserve reste Calypso. Cette nymphe fait davantage penser à une GO de Club Med qu’à une présence capable de faire oublier le désir du retour. On ne ressent pas la fascination qu’elle devrait exercer. La fleur de lotus qu’elle donne à Ulysse l’engourdit et efface ses souvenirs, mais son pouvoir remplace le charme plutôt qu’il ne l’accompagne. Elle veille sur cet homme à la mémoire défaillante sans véritablement l’ensorceler et, dans la foulée, envoûter aussi le spectateur. Télémaque (le fils d’Ulysse) manque aussi d’envergure. Pénélope, en revanche, tient la route: face à cet homme défait, elle garde une présence qui donne tout leur sens aux retrouvailles.

De l’épée d’Ulysse au sabre de Beatrix

C’est ici que Kill Bill s’invite dans cette lecture. Le rapprochement peut surprendre, mais pourquoi s’en défendre s’il permet de mieux comprendre une émotion? Un film en rappelle d’autres, selon notre sensibilité et nos souvenirs. Devant ces affrontements, on retrouve quelque chose des ballets sanglants de Tarantino, lorsque les membres tranchés et les mouvements des corps composent une chorégraphie aussi effroyable que fascinante.

Dans le premier Kill Bill, le combat contre les Crazy 88 pousse cette mise en scène jusqu’au vertige. Le duel avec O-Ren Ishii, dans le jardin enneigé, lui oppose une beauté presque silencieuse. Chez Nolan, la violence paraît plus pesante, moins joueuse, mais la musique joue un rôle comparable: elle donne aux images un rythme et une émotion qui dépassent leur brutalité. La poésie peut surgir au milieu du carnage, sans le rendre moins terrible.

Le lien le plus profond tient au désir d’une autre vie. Beatrix Kiddo, incarnée par Uma Thurman découvre sa fille vivante dans le second volet et retrouve l’avenir pour lequel elle avait renoncé à la violence en se sachant enceinte. Derrière la tueuse réapparaît une mère, comme derrière le guerrier de Nolan apparaissent un époux et un père.

On n’y voit donc pas simplement la revanche du Bien sur le Mal. Beatrix appartient elle-même au monde des assassins; Ulysse porte le poids de ses actes. Elle assume sa vengeance, tandis qu’il voudrait sortir de cette logique. Cette différence rend le rapprochement plus intéressant: tous deux traversent la mort pour retrouver une possibilité d’aimer.

C’est cela que l’on emporte: une émotion que le grand spectacle n’a pas étouffée, et quelques réserves infimes qui, au fond, ne comptent guère. Cinématographiquement, on peut tenir The Odyssey pour un chef-d’œuvre. Près de trois heures passent sans que l’on s’en rende compte. Cela dit déjà beaucoup du plaisir d’avoir été emporté par un film, au point de comprendre (et d’applaudir) ceux qui s’empressent de le revisionner à peine 72h heures plus tard! 

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