Une phrase d'un vice-président iranien a suffi à faire éclater au grand jour ce que six mois de guerre avaient contenu: la question de savoir ce que l'enrichissement de l'uranium a réellement coûté au pays. Le gouvernement, le fils du président, les Gardiens de la révolution et la presse ultraconservatrice s'y sont engouffrés. Le guide, lui, a envoyé deux notes.
Une phrase de trop
Tout part de Mohammad Jafar Ghaem-Panah, vice-président chargé des affaires exécutives. «Si j'avais su que l'Amérique tuerait notre guide, j'aurais renoncé à l'enrichissement», déclare-t-il. Puis il argumente: «La rationalité exige que nous ne payions pas un coût élevé pour un objectif atteignable à moindre coût.» Et la question qui fâche: «Quel coût est plus grand que le martyre de la fonction de guide?»
Rapportée par Asharq Al-Awsat, la sortie déclenche une tempête chez les conservateurs. La porte-parole du gouvernement, Fatemeh Mohajerani, défend son collègue: l'exécutif tient la disparition d'Ali Khamenei pour «le coût le plus lourd de la guerre», et les propos de Ghaem-Panah sont, sous cet angle, «clairs et compréhensibles». Elle appelle à écarter les «lectures marginales» et à préserver l'unité nationale, formule qui, en Iran, signale toujours qu'on vient de s'écarter du script.
Le fils du président entre dans la mêlée
Youssef Pezeshkian, fils du président et son conseiller pour les médias, aggrave le cas de la famille. Il précise ne pas s'opposer à l'enrichissement et s'engage à respecter toute décision du Conseil suprême de sécurité nationale et du guide puis franchit la ligne: «Notre vie n'est pas liée à l'enrichissement. Si nous n'enrichissons pas, nous ne mourrons pas». Il rappelle que le combustible de la centrale de Bouchehr est importé de Russie, et que l'Iran possède d'autres technologies «plus importantes» sans qu'on s'y attache autant: «Nous ne sommes pas fanatiques à ce point».
La réponse ne tarde pas. Kayhan, quotidien de la ligne dure, juge ses propos «illogiques et propres à éveiller les soupçons». L'agence Daneshjou, liée au Bassij étudiant, rappelle que l'enrichissement est «l'une des lignes rouges du régime». Mohammad Kazem Anbarlouei, numéro deux du Parti de la coalition islamique, tranche: quand l'adversaire veut détruire l'Iran, «il n'y a pas d'honneur dans une telle paix».
La réplique des Gardiens
C'est alors que le corps des Gardiens entre officiellement dans un débat né au sein du gouvernement. Son adjoint aux affaires politiques, Yadollah Javani, répond que ceux qui croient qu'un renoncement au nucléaire aurait empêché la guerre «soit ne possèdent pas de connaissance historique précise, soit manquent d'analyse correcte». Le nucléaire, les missiles, le soutien aux groupes armés: autant de «prétextes à la pression». Le vrai différend porte sur l'indépendance de l'Iran et sur la nature de son régime.
Javani ajoute une consigne qui vaut programme: les faiblesses doivent s'examiner au gouvernement et en commissions parlementaires, non s'étaler dans les médias au risque de donner à l'adversaire l'image d'un Iran affaibli. Le renseignement des Gardiens enchérit: après «200 jours de résistance des Iraniens», l'ennemi chercherait à «épuiser la stabilité» par la guerre psychologique, et la riposte devrait viser aussi ceux qui «sabotent la stabilité et l'unité». Le représentant du guide au Khorassan, Ahmad Alamolhoda, somme les responsables de ne pas laisser les difficultés du quotidien devenir des clivages politiques.
Les couches de Rassouli
Le débat quitte alors les hauteurs doctrinales. Amir Ebrahim Rassouli, conseiller du président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf, tente une synthèse: «Nous continuerons jusqu'au dernier jour à réclamer le sang de notre guide. Mais les couches que j'achetais à mon fils avant la guerre à 360.000 tomans en coûtent aujourd'hui 865.000.» Il faut, dit-il, «accorder les principes et les slogans avec la réalité de la société».
Rouhollah Izadkhah, membre de la commission économique du Parlement, l'accuse d'avoir fabriqué une «binarité ridicule et honteuse» entre la vengeance et les prix. La phrase devient une plaisanterie de rassemblements nocturnes: une banderole appelle à une collecte pour lui offrir des couches, image aussitôt relayée par des chaînes Telegram liées aux Gardiens. Rassouli finit par s'excuser: «Les gens ont le droit d'être contrariés.»
Saïd Jalili, représentant du guide au Conseil suprême de sécurité nationale, referme la séquence en invitant les étudiants de Machhad à réviser la croyance selon laquelle la négociation résout les problèmes: les États-Unis, rappelle-t-il, ont frappé pendant les pourparlers. Sa réponse au blocus utiliser les atouts iraniens «au maximum», Hormuz compris.
Deux notes, et une fin de non-recevoir
Pendant que tout cela se dit, deux communiqués attribués à Mojtaba Khamenei enjoignent aux responsables d'éviter les querelles internes et de ne pas transformer les points faibles en matière à polémique publique.
La réponse du Conseil des ministres mérite d'être lue deux fois. Le gouvernement y proclame son attachement à mener de front les deux voies: «Nous considérons le champ de la diplomatie et celui de la défense comme deux ailes complémentaires, harmonieuses et inséparables.» Il énumère ensuite ses priorités freiner l'inflation, tenir les marchés, créer de l'emploi, réduire la dépendance au dollar.
Autrement dit: le guide demande le silence, et le gouvernement lui répond en publiant sa propre ligne. C'est peut-être là, plus que dans les invectives de Kayhan, que se lit l'état réel du pouvoir iranien.



Commentaires