À vingt ans, soutien de famille
©Ici Beyrouth

Au Liban, la crise économique a progressivement bouleversé un schéma longtemps considéré comme allant de soi: celui de parents qui subviennent aux besoins de leurs enfants jusqu’à leur entrée dans la vie active. Aujourd’hui, certains jeunes doivent travailler pour contribuer au loyer, aux factures, aux médicaments ou simplement aux dépenses quotidiennes du foyer. D’autres réduisent leurs études, les interrompent ou prennent en charge un proche malade.

Pour eux, devenir adulte ne signifie plus seulement construire leur propre avenir. Cela signifie parfois assurer, en partie, celui de toute leur famille.

«Mon salaire n’est pas vraiment à moi»

À 21 ans, Ali, enfant unique, étudie la gestion tout en travaillant comme serveur. Son premier salaire, de 600 dollars, aurait pu marquer une première étape vers l’indépendance financière. Mais son père, atteint d’un cancer du côlon, n’a désormais plus la force de travailler comme auparavant.

«Mon père est atteint d’un cancer du côlon et une grande partie des dépenses de la maison repose désormais sur ma mère et moi. Entre ses traitements, les médicaments et les dépenses quotidiennes, il devient difficile de tout couvrir avec un seul revenu. C’est pour cela que je contribue avec mon salaire. Je ne le considère pas vraiment comme mon argent, parce que je dois participer aux dépenses de la famille.»

Pour Ali, travailler n’est donc plus seulement un moyen de gagner son propre argent. C’est devenu une responsabilité familiale.

Son parcours illustre ce basculement auquel sont confrontés certains jeunes: encore étudiants, ils passent progressivement du statut de personne à charge à celui de soutien du foyer.

Travailler pour étudier… ou étudier pour travailler?

Tous les jeunes qui travaillent ne connaissent évidemment pas la même situation. Certains occupent un emploi à temps partiel pour gagner en autonomie tout en poursuivant leurs études. D’autres, déjà diplômés, contribuent aux dépenses familiales sans que leur revenu soit indispensable à la survie du foyer.

Mais lorsque la famille dépend directement du salaire d’un jeune, le travail cesse d’être un choix. Il devient une nécessité économique.

À Tripoli, comme dans d’autres villes libanaises, de nombreux jeunes se tournent vers les cafés, les centres d’appels, les services de livraison ou encore les cours particuliers. Ces emplois permettent d’obtenir relativement rapidement un revenu, mais peuvent compliquer la poursuite d’études universitaires.

Ranim, 22 ans, étudiante en gestion hôtelière, a commencé à travailler après la mort de son père, il y a trois ans. Une partie de son salaire sert aujourd’hui à couvrir les dépenses quotidiennes de sa famille.

«Depuis la mort de mon père, j’ai compris que je devais commencer à travailler pour aider ma famille. Ce n’était pas quelque chose que j’avais prévu à mon âge, mais je savais que je ne pouvais pas rester sans rien faire.»

Elle doit depuis jongler entre ses cours et son emploi. Le temps consacré au travail réduit nécessairement celui qu’elle peut consacrer à ses études, à ses projets ou simplement à sa vie personnelle.

Pour certains, maintenir cet équilibre devient impossible.

En mars 2025, Carl a ainsi mis ses études universitaires entre parenthèses après la perte d’emploi de son père.

«J’ai arrêté mes études lorsque la situation financière de ma famille est devenue trop difficile. Mon père avait perdu son emploi et il n’y avait plus suffisamment de revenus pour couvrir les dépenses de la maison. J’ai commencé à travailler davantage, plus de 40 heures par semaine, mais je ne pouvais plus assister à mes cours tout en travaillant autant. J’ai donc dû mettre mes études en pause. Ce n’était pas parce que je ne voulais plus étudier, mais parce qu’à ce moment-là, ma famille avait davantage besoin de mon salaire.»

Son histoire montre que le coût du soutien familial ne se mesure pas uniquement en argent. Il peut également se traduire par des études interrompues, des projets reportés et une entrée anticipée dans une vie professionnelle dictée davantage par la nécessité que par le choix.

Une enquête de l’UNICEF publiée en 2022 faisait déjà état de cette pression croissante sur l’éducation. Plus de quatre jeunes sur dix déclaraient avoir réduit leurs dépenses liées à l’éducation afin de pouvoir acheter de la nourriture, des médicaments ou d’autres produits essentiels, tandis que trois sur dix avaient interrompu leur parcours éducatif.

Quand prendre soin de sa famille devient un travail à plein temps

Le soutien apporté à une famille ne passe cependant pas toujours par un salaire. Pour certains jeunes, il prend la forme d’un travail de soin quotidien, effectué à domicile et souvent invisible.

À 25 ans, Amira s’occupe chaque jour de sa mère, atteinte de la maladie de Parkinson.

«Depuis que l’état de ma mère s’est aggravé, elle a besoin de moi au quotidien. Je l’accompagne à ses rendez-vous, je m’occupe de ses médicaments et je l’aide dans les tâches qu’elle ne peut plus accomplir seule. Nous n’avons pas les moyens d’embaucher une aide-soignante. J’avais prévu de poursuivre mes études et de chercher un emploi, mais j’ai dû mettre mes études en pause et refuser certaines opportunités professionnelles. Ce n’est pas vraiment ce que j’avais imaginé pour mes 25 ans, mais, pour l’instant, je dois être là pour elle.»

Ce travail demeure largement invisible. Il n’apparaît sur aucune fiche de paie et échappe souvent aux statistiques traditionnelles de l’emploi. Pourtant, il mobilise du temps, impose des contraintes quotidiennes et peut limiter considérablement l’accès aux études ou au marché du travail.

L’UNICEF souligne notamment que les responsabilités domestiques et les tâches liées aux soins pèsent davantage sur les jeunes filles et restent largement sous-déclarées.

Quand un jeune devient le pilier du foyer

Ces situations soulèvent une question plus large: que se passe-t-il lorsqu’un jeune devient l’un des principaux soutiens économiques ou familiaux de son foyer?

Cette pression s’inscrit dans un contexte de pauvreté persistante. Selon la Banque mondiale, 44 % de la population vivant dans les zones couvertes par son enquête se trouvait sous le seuil de pauvreté en 2022, contre 12 % en 2012.

Les jeunes sont particulièrement exposés à cette précarité. Le chômage des jeunes atteignait 47,8 % en 2022, selon l’UNICEF, tandis que les difficultés d’accès à l’éducation et à l’emploi continuent de restreindre leurs perspectives.

Le paradoxe est particulièrement brutal: alors que certains jeunes peinent à trouver un emploi, d’autres sont contraints de travailler davantage et plus tôt parce que leur famille ne peut plus se passer de leur revenu.

Une génération contrainte de grandir plus vite

Les parcours d’Ali, de Ranim, de Carl et d’Amira ne permettent pas, à eux seuls, de déterminer combien de jeunes Libanais sont aujourd’hui devenus les principaux soutiens de leur famille. Ils rendent néanmoins visible une réalité que les statistiques peinent à saisir: celle de jeunes qui, au moment où ils devraient pouvoir investir dans leurs études, leur carrière ou leur avenir, doivent déjà assumer des responsabilités généralement associées à une étape plus avancée de la vie.

Pour Carl, cette responsabilité a profondément modifié ses projets.

«Je pensais qu’à mon âge, je serais encore en train de construire mon avenir. Je ne pensais pas devoir choisir entre mes études et le fait d’aider ma famille à payer ses dépenses. J’espère pouvoir reprendre l’université un jour, mais, pour l’instant, je dois travailler.»

À vingt ans, devenir indépendant signifie généralement commencer à construire sa propre vie. Pour certains jeunes Libanais, cela signifie d’abord veiller à ce que leur famille puisse continuer à vivre.

Le véritable coût de cette responsabilité ne se mesure donc pas seulement à l’argent qu’ils versent aujourd’hui au foyer, mais aussi aux études, aux projets et aux années qu’ils doivent parfois mettre entre parenthèses pour pouvoir le faire.

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