Certaines défaites s’achèvent dans la fanfare et les traités. D’autres dans le silence. La chute de la crête d’Ali el-Taher, l’un des principaux bastions souterrains du Hezbollah au nord du Litani, relève de cette seconde catégorie.
Dans les collines aux abords de Nabatiyé, réseau de tunnels et de complexes souterrains abritant des centres de commandement, des dépôts d’armes et des installations de missiles. Ces infrastructures permettaient au Hezbollah de lancer des drones et des missiles tout en mettant ses combattants à l’abri des frappes aériennes. Le 3 septembre, Israël a annoncé avoir pris le «contrôle opérationnel» du complexe après plusieurs semaines de combats.
Au-delà d’un simple revers tactique sur le champ de bataille, la défaite du Hezbollah est stratégique. Le mouvement, fait inhabituel, garde le silence et n’a, jusqu’à présent, ni reconnu ni démenti la perte du site. Ali el-Taher était devenu le symbole des investissements iraniens, de l’affaiblissement de l’autorité de l’État libanais et du Hezbollah.
La rupture du bouclier sud du Hezbollah
À quelque 600 mètres d’altitude au nord du Litani, Ali el-Taher domine une vaste partie du sud-est du Liban. Depuis cette crête, on surplombe notamment Nabatiyé et la région de l’Iqlim al-Tuffah, ainsi que les accès à la Békaa occidentale. Sa prise de contrôle par Israël perturbe les lignes de commandement et d’approvisionnement du Hezbollah, met à découvert ses arrières et fragilise son dispositif défensif dans le Liban-Sud.
«La chute d’Ali el-Taher a marqué l’effondrement de la dernière ligne de défense protégeant le dernier grand bastion du Hezbollah dans l’Iqlim al-Tuffah. Elle a également privé le Jabal el-Rihane de son bouclier, laissant les arrières du Hezbollah à découvert», a déclaré à This is Beirut le général à la retraite de l’armée libanaise Fadi Daoud.
La prise d’Ali el-Taher par Israël a été le fruit d’une opération menée méthodiquement, visant à affaiblir progressivement le bastion du Hezbollah. Selon un ancien responsable militaire, l’armée israélienne a ciblé de manière systématique les voies d’approvisionnement menant au complexe souterrain, à l’aide de frappes aériennes de précision et de tirs d’artillerie.
En coupant les renforts et les approvisionnements, Israël a contraint les combattants du Hezbollah à rationner leurs ressources et a limité leur capacité à faire tourner leurs effectifs. La crête, autrefois un point stratégique pour les mouvements de troupes et le commandement, s’est progressivement retrouvée paralysée sous l’effet de l’encerclement.
Des raids menés par de petites unités israéliennes et des opérations de reconnaissance ont ensuite permis de tester les lignes de défense du Hezbollah, de provoquer des tirs et de repérer ses modes de défense, explique l’ancien responsable militaire. L’armée israélienne a ainsi pu localiser les entrées des tunnels, les caches d’armes et les positions fortifiées. Des unités des forces spéciales israéliennes, appuyées par le renseignement et la guerre électronique, ont ciblé les centres de communication afin de perturber le commandement et la coordination des opérations du Hezbollah.
À mesure qu’Israël resserrait son étau, les tunnels du Hezbollah sont devenus un piège plutôt qu’un refuge. «Un complexe fortifié devient un handicap lorsque ses occupants ne peuvent plus faire tourner leurs effectifs, renouveler leurs approvisionnements, déplacer leurs armes ou communiquer sans être repérés ou pris pour cible», selon une source militaire américaine qui s’est confiée à This is Beirut.
Les limites du soutien de Téhéran
Creusé sous le sol libanais, le complexe d’Ali el-Taher était en réalité une forteresse iranienne. Les Gardiens de la révolution islamique (CGRI) auraient consacré pendant des années d’importants moyens financiers et leur expertise à son développement, jusqu’à en faire un centre névralgique pour les missiles, les drones et le commandement des opérations. Certains experts sont même allés jusqu’à qualifier Ali el-Taher de «deuxième front» de Téhéran contre Israël.
Téhéran aurait menacé d’intensifier les hostilités avec Israël si l’armée israélienne s’emparait du complexe. Mais à mesure que les forces israéliennes se rapprochaient d’Ali el-Taher, le soutien iranien est devenu un véritable dilemme. Une intervention de Téhéran aurait comporté des risques considérables, tandis que laisser tomber le complexe aurait révélé les limites de son soutien au Hezbollah.
«L’Iran cherche à préserver sa capacité de dissuasion et la crédibilité de son réseau régional, sans nécessairement s’engager dans une escalade dont il ne pourrait pas contrôler toutes les étapes», a déclaré un responsable américain.
Dans les semaines qui ont précédé la prise d’Ali el-Taher par Israël, des responsables du Hezbollah avaient évoqué à plusieurs reprises la possibilité d’une intervention iranienne. Mais au bout du compte, la dépendance du Hezbollah à l’égard de Téhéran constitue à la fois sa principale force et sa plus grande faiblesse. Comme l’a déclaré à This is Beirut un porte-parole du département d’État américain, le Hezbollah «ne fait qu’exécuter les ordres de l’Iran».
La paralysie comme politique
La chute d’Ali el-Taher est autant le résultat des hésitations de l’État libanais que des excès du Hezbollah. Lorsque le président Joseph Aoun a proposé que le Hezbollah se retire d’Ali el-Taher, que l’armée libanaise prenne position sur le site et qu’Israël se retire à son tour, ni le Hezbollah ni l’armée n’ont donné suite.
Faute de mandat politique et de volonté, l’armée libanaise n’a toujours pas engagé le processus de désarmement du Hezbollah. Selon une source diplomatique américaine à This is Beirut, «l’armée libanaise n’a absolument aucun plan de désarmement. Zéro.»
Cette situation illustre une réalité: la souveraineté libanaise est souvent proclamée, mais rarement mise en œuvre. Comme le souligne le général à la retraite Fadi Daoud, les dirigeants politiques «ne veulent pas en assumer le coût et ne proposent aucune solution claire».
Selon le département d’État américain, tant que l’armée libanaise ne fera pas respecter l’autorité de l’État, Israël poursuivra ses opérations. Aucun des deux camps ne pourra réellement avancer sans l’implication de Washington et un mécanisme de vérification.
Dans la première zone pilote prévue par l’accord-cadre trilatéral du 26 juin, l’armée libanaise n’a toujours pas honoré les engagements pris par le Liban pour démanteler les infrastructures militaires du Hezbollah. Le processus est désormais bloqué, Israël exigeant des mesures contre les armes du Hezbollah avant tout nouveau retrait de ses forces.
Assaf Orion, chercheur au Washington Institute, estime que l’accord-cadre constitue «une véritable occasion de sortir de ce cycle destructeur». Il prévient toutefois que sa réussite dépendra de la capacité de l’armée libanaise à faire respecter l’autorité de l’État et à démanteler les infrastructures militaires du Hezbollah. Dans le cas contraire, le cycle des affrontements se poursuivra.
De son côté, le silence du Hezbollah n’a rien d’anodin. Reconnaître la perte d’Ali el-Taher porterait un coup à des années de propagande et l’obligerait à répondre à des questions embarrassantes sur ses vulnérabilités et sa capacité de dissuasion. Remettre son complexe souterrain à l’armée libanaise risquerait également de remettre en cause son autonomie sur d’autres sites.
«Le Hezbollah refuse de remettre la moindre infrastructure à l’armée libanaise, probablement pour éviter de créer un précédent», a déclaré l’ancien secrétaire d’État adjoint américain David Schenker.
Il estime par ailleurs que le gouvernement libanais et le Hezbollah semblent tous deux gagner du temps, attendant «de voir comment évolueront la politique intérieure israélienne et la situation régionale avant de prendre la moindre décision».
Et maintenant?
Après la chute d’Ali el-Taher, le silence le plus préoccupant n’est pas celui du Hezbollah, qui refuse de reconnaître sa défaite. C’est celui du Liban, qui refuse toujours de choisir entre souveraineté et soumission, entre confrontation et renoncement.
Le Liban se trouve désormais à la croisée des chemins. Soit l’État réaffirme son autorité avec un plan crédible et vérifiable pour mettre un terme à l’érosion de sa souveraineté par le Hezbollah, soit le pays restera paralysé.
«Plus l’armée libanaise démontrera sa capacité à faire respecter l’autorité de l’État et à désarmer le Hezbollah, moins Israël sera contraint de poursuivre ses opérations», a déclaré à This is Beirut un responsable du département d’État américain.
Pour le Hezbollah, la perte d’Ali el-Taher marque un sérieux revers. Aucun discours sur la «résistance» ne peut masquer une réalité: son bastion est tombé et sa capacité de dissuasion a été mise à nu. Selon l’Alma Research and Education Center, le Hezbollah est désormais «en train de passer d’une armée terroriste de grande envergure à une menace diffuse et durable».
Le prochain chapitre ne s’écrira ni dans les tunnels ni dans la propagande, mais dépendra de la volonté de l’État de reprendre le contrôle de son territoire. Les conséquences de cette inaction se font déjà sentir au Liban-Sud.



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