Mariam devait accoucher à Saïda. Originaire de Deir Mimas, elle avait prévu d’y être prise en charge. Mais la fermeture de la route de Khardali a bouleversé ses plans. Pour rejoindre Saïda, il lui aurait fallu emprunter un itinéraire plus long et plus incertain.

Elle a finalement accouché dans un établissement de la Békaa-Ouest, le plus proche auquel elle pouvait encore accéder.

Son histoire illustre une réalité qui s’installe dans le Sud: l’accès aux soins ne dépend plus seulement de l’existence d’un médecin ou d’un hôpital. Il dépend aussi de la possibilité de les atteindre.

La guerre a endommagé des structures sanitaires, mais elle a également désorganisé le parcours du patient: routes coupées, détours, restrictions de circulation, éloignement des centres hospitaliers de référence et manque de spécialistes. Dans certaines zones, la géographie est devenue une composante à part entière du parcours médical.

Quand la route décide du lieu où l’on se soigne

La fermeture de la route de Khardali, axe essentiel reliant notamment Marjeyoun et Hasbaya à Nabatiyé, Saïda et aux grands centres hospitaliers de Beyrouth, a profondément modifié les déplacements des habitants de la région.

Depuis Marjeyoun et Hasbaya, rejoindre Saïda peut désormais prendre jusqu’à deux heures et demie. Le trajet vers Beyrouth peut atteindre trois heures et demie, voire quatre heures selon les conditions de circulation.

Pour une femme enceinte, un patient dialysé ou une personne souffrant d’un problème cardiaque, ces heures supplémentaires ne constituent pas un simple contretemps. Elles peuvent retarder une consultation, un examen ou une prise en charge urgente.

«Nous pouvons avoir un médecin, un hôpital et des médicaments. Mais si le patient ne peut pas arriver, à quoi servent-ils ?», résume Samer, habitant de Marjeyoun.

Des personnes âgées et des patients souffrant de maladies chroniques ont également dû modifier leurs déplacements afin de poursuivre leurs traitements, conséquence de l’éloignement des structures de soins et des difficultés de circulation.

Le choix de l’établissement ne se fait donc plus toujours en fonction de la pathologie ou de la spécialité recherchée. Il se fait parfois en fonction de la route encore praticable.

Le bon hôpital n’est plus nécessairement le plus proche. C’est parfois celui auquel on peut encore accéder.

Des hôpitaux ouverts, mais fragilisés

Aux difficultés de circulation s’ajoutent les dégâts subis par le système de santé.

Dans un rapport publié en mai 2026, l’Organisation mondiale de la Santé faisait état de 16 hôpitaux endommagés, de trois établissements toujours fermés et de 41 centres de soins de santé primaires fermés.

Dans le Sud et à Nabatiyé, plusieurs établissements figurent parmi les structures touchées, notamment Al-Najda, l’hôpital de Nabatiyé, Ragheb Harb et Ghandour.

Mais la fragilité du système ne se mesure pas uniquement au nombre de bâtiments endommagés. Certains établissements continuent de fonctionner, mais avec des moyens et des effectifs limités.

À Marjeyoun, l’hôpital assure toujours la médecine, les soins intensifs, le laboratoire et la radiologie. Certaines prises en charge nécessitent toutefois un transfert, notamment parce que la banque de sang et la radiothérapie ne sont pas disponibles sur place.

Pour le directeur de l’établissement, le Dr Mounes Kalakech, le défi consiste autant à maintenir les services qu’à permettre au personnel de rejoindre son lieu de travail.

«Le problème n’est pas seulement de garder l’hôpital ouvert. Il faut pouvoir faire venir le personnel, maintenir les services et assurer la continuité des soins», explique-t-il.

Pendant les périodes les plus tendues, certains membres du personnel ont dormi à l’hôpital afin d’éviter des déplacements devenus trop dangereux.

«Il y avait beaucoup de danger. Nous savions que si nous partions, nous risquions de ne pas pouvoir revenir à l’hôpital», raconte Soha, infirmière à Marjeyoun.

Quand les soignants manquent à l’appel

À la fragilité des infrastructures s’ajoute celle des ressources humaines.

Selon la stratégie nationale de santé du ministère de la Santé, depuis le début de la crise en 2019, près de 40% des médecins ont quitté le Liban, tandis qu’environ 20% des infirmiers ont émigré. Ces chiffres sont nationaux et ne permettent pas de mesurer précisément les départs dans le Sud, où les spécialistes sont déjà concentrés dans les grands centres urbains.

La guerre a également lourdement touché les professionnels encore présents. Entre le 2 mars et le 28 avril 2026, 103 professionnels de santé ont été tués et 233 blessés au Liban, selon l’OMS.

La difficulté n’est donc plus seulement de disposer d’un établissement fonctionnel. Il faut aussi pouvoir y maintenir des équipes, organiser leur relève et garantir la continuité des soins.

Dans le Sud, chaque départ ou absence peut ainsi peser davantage sur des structures qui fonctionnent déjà avec des capacités réduites.

À Nabatiyé, ceux qui restent absorbent la pression

À Nabatiyé, les établissements encore opérationnels ont eux aussi dû absorber une partie de la demande supplémentaire.

Mona Abou Zeid, directrice de l’hôpital Al-Najda Al-Chaabia, décrit son établissement comme un «hôpital de campagne».

À mesure que certains établissements ferment ou réduisent leurs activités, la charge se reporte mécaniquement sur ceux qui restent ouverts.

La pression est également psychologique pour les équipes. Issa, 29 ans, chef infirmier des soins intensifs, évoque le poids des événements vécus: «J’ai besoin de parler de ce que je ressens, des chocs encaissés».

Derrière les bâtiments encore debout, ce sont donc aussi des équipes épuisées qui permettent au système de continuer à fonctionner.

Les ONG maintiennent le lien avec les villages

Dans les localités éloignées des centres hospitaliers, les organisations humanitaires tentent de maintenir un accès minimal aux soins.

Médecins Sans Frontières et Caritas déploient notamment des cliniques et des unités mobiles pour assurer des consultations, des soins infirmiers, la distribution de médicaments et le suivi de certaines pathologies.

Pour Farid, responsable de terrain de Caritas, les difficultés de déplacement constituent désormais un obstacle supplémentaire: «Beaucoup hésitent à se déplacer, soit à cause de la situation sécuritaire, soit parce que le trajet et le coût du transport sont devenus trop lourds.»

Ces dispositifs permettent de maintenir une présence médicale dans les villages les plus isolés. Ils constituent toutefois un filet de sécurité, et non un substitut durable à un réseau de santé de proximité.

Reconstruire le réseau, pas seulement les murs

La reconstruction sanitaire ne pourra donc pas se limiter aux bâtiments.

Un hôpital peut être réparé sans être réellement accessible. Une route peut être rouverte sans qu’un spécialiste soit disponible à son arrivée. Un centre médical peut fonctionner sans disposer des moyens nécessaires pour transférer un patient vers un établissement de référence.

Il faudra donc reconstruire un ensemble: routes praticables, ambulances, médecins, infirmiers, spécialistes, médicaments et structures de proximité.

L’histoire de Mariam en est l’illustration la plus concrète. L’établissement où elle devait accoucher existait. Mais la route l’en a éloignée.

Au Sud, la question n’est ainsi plus seulement de savoir quels hôpitaux reconstruire. Il faut aussi rétablir le réseau qui permet au patient d’y parvenir.

Car entre le malade et le soin, il y a désormais un autre enjeu: le chemin pour y arriver.