Il faut rendre justice au Liban : dans un monde obsédé par l'innovation, notre petit pays a réussi l'exploit d'inverser le concept même de service public. Ailleurs, on paie pour recevoir un bien. Au Liban, on paie pour ne pas le recevoir. C'est une prouesse philosophique que même Ubu Roi n'aurait pas osé imaginer.
Commençons par l'addition, puisque c'est elle qui fait le plus mal. Une facture d'Électricité du Liban qui grimpe, et à côté, la facture du générateur de quartier, qui explose plus vite qu'un transformateur un jour de canicule. Tout en bas d’une facture illisible, entre 300 et 400 dollars par mois pour un foyer, dans un pays où le salaire moyen ferait d’un stagiaire parisien un milliardaire insouciant. Le tout pour un service qui tient plus de la loterie que de l'utilité publique.
Et encore, ceci n'est que la partie visible de l'iceberg, celle que le citoyen paie de sa poche. Car il y a l'autre facture, celle que l'État a réglée depuis 1992 : entre 43 et 45 milliards de dollars de transferts publics vers Électricité du Liban. Plus de trois décennies de subventions à fonds perdus pour un opérateur qui n'a, dans le même temps, construit aucune nouvelle centrale digne de ce nom. Additionnez les intérêts sur cette dette et vous obtenez un chef-d'œuvre comptable: le Liban a emprunté pour financer l'obscurité, et paie encore aujourd'hui les intérêts de son propre noir. Et on ne va pas entrer dans le dossier « Mais où est donc passé l’argent? ». Il faudrait une série documentaire.
Le principe est simple, presque élégant dans sa cruauté: l'État vous facture un courant qu'il ne fournit pas, et le mafieux du coin vous facture un courant qu'il fournit, lui, mais au prix du caviar iranien. Le kilowattheure du générateur, indexé sur on ne sait quelle bourse mystérieuse, le détroit d'Ormuz, l'humeur du parrain local, allez savoir, grimpe sans qu'aucun contrat, aucun compteur vérifiable, aucune autorité de régulation ne vienne y mettre vraiment le nez. On appelle ça un « abonnement ». Comme si Netflix avait fusionné avec le Parrain.
Et puis il y a l'instant magique, celui où l'homme du générateur passe encaisser sa facture. Un moment de théâtre incomparable. Il vous explique, avec l'aplomb d'un trader de Wall Street, pourquoi le prix a encore augmenté ce mois-ci. Le dollar, le mazout, la guerre… Peu importe l'argument, ce qui compte c'est le ton, mi-désolé, mi-menaçant, celui qui dit : « Vous pouvez discuter, mais vous savez comment ça finit. » Vous avez beau avoir fait de brillantes études, sa démonstration vous laisse sans voix.
Pendant ce temps, dans les rues du pays, un autre spectacle se joue, gratuit celui-là, enfin, presque. Des kilomètres de câbles enchevêtrés pendent au-dessus des trottoirs comme une toile arachnéenne conçue par un architecte sous acide. Une partie de la population, celle qui sait qu’elle ne craint pas une descente de police, s'est raccordée illégalement sur ce réseau improvisé, dans un ballet aérien digne de Spiderman, sauf que le héros ici ne sauve personne, il vole juste les ampères, que d’autres payent pour lui.
Et c'est là que le système atteint son sommet d'absurdité bureaucratique: celui qui ne paie rien continue, par la grâce du bricolage électrique, à avoir du courant. Celui qui paie, en revanche, se voit couper au premier retard. La ponctualité y est punie, la fraude y est presque récompensée. Kafka aurait adoré ce pays ; il y aurait trouvé de quoi écrire dix romans de plus. Le plus vertigineux, dans cette équation, c'est de se demander ce que ces 45 milliards de dollars auraient pu financer ailleurs. Un réseau électrique neuf. Plusieurs centrales modernes. Un parc solaire capable d'éclairer le Liban plusieurs fois. Au lieu de cela: des générateurs de fortune, une pollution qui asphyxie le pays, des câbles pirates, et un Trésor exsangue. Le Liban n'a pas manqué d'argent pour avoir de l'électricité. Il a manqué de la volonté de la fournir.
Alors le Libanais, fidèle à lui-même, jongle. Entre « l’électricité de l’État », comme on l’appelle, qui est une denrée rare, et les heures de générateur qu'il ne peut plus payer. Il ne sait plus à quel courant se vouer.
On dit que ce qui est rare est cher, mais pas à ce point tout de même!