Les Houthis à l’assaut du Bab el-Mandeb
©Ici Beyrouth

L’offensive des Houthis sur la façade occidentale du Yémen, quelques jours après leurs attaques contre le territoire saoudien et des installations énergétiques du Royaume, donne une nouvelle dimension à une guerre qui semblait pourtant avoir été gelée depuis plusieurs années. Depuis la trêve négociée sous l’égide des Nations unies en 2022 entre les Houthis et l’Arabie saoudite, jamais le mouvement Ansar Allah n’avait réalisé une percée territoriale comparable.

Le tournant avait commencé en juillet, lorsqu’une discrète reprise des liaisons aériennes entre Sanaa et l’Iran avait provoqué une nouvelle escalade. Un avion iranien avait atterri à l’aéroport de Sanaa, contrôlé par les Houthis. Les forces du gouvernement yéménite reconnu internationalement et soutenues par Riyad avaient alors frappé la piste de l’aéroport afin d’empêcher l’utilisation de cette liaison. Les Houthis avaient immédiatement riposté par des tirs de missiles vers le sud de l’Arabie saoudite, mettant fin à plusieurs années de calme relatif.

Depuis, l’escalade n’a cessé de s’accélérer.

Le 8 septembre, les Houthis ont lancé de nouvelles attaques de missiles et de drones contre plusieurs objectifs dans le sud saoudien, notamment des installations qu’ils ont décrites comme énergétiques et économiques. Deux jours plus tard, ils prenaient Mokha, port stratégique de la côte occidentale du Yémen, avant de poursuivre leur progression vers Dhubab et l’île de Perim, également appelée Mayun, située au cœur du passage maritime du Bab el-Mandeb.

Mokha, porte d’entrée du Bab el-Mandeb

Mokha n’est pas une ville quelconque. Située à quelques dizaines de kilomètres seulement du Bab el-Mandeb, elle constitue historiquement un point d’appui majeur sur la côte de la mer Rouge. Son nom est également devenu mondialement célèbre grâce au commerce du café : entre les XVIᵉ et XVIIIᵉ siècles, Mokha fut l’un des principaux ports d’exportation du café yéménite, à l’origine du terme « mocha ».

Mais, aujourd’hui, sa valeur est avant tout militaire et géostratégique.

En prenant Mokha puis Dhubab et l’île de Perim, les Houthis ne contrôlent pas encore l’intégralité du Bab el-Mandeb. Ils se positionnent cependant de part et d’autre de son approche et se rapprochent dangereusement de la capacité à exercer un contrôle sur l’une des principales voies maritimes mondiales.

Pour l’Arabie saoudite, le danger est considérable.

Le Bab el-Mandeb constitue la principale porte d’accès maritime à la mer Rouge depuis l’océan Indien. Il est donc essentiel pour les flux entre l’Asie, la mer Rouge et le canal de Suez. Dans le contexte actuel, alors que le détroit d’Ormuz est lui-même fortement perturbé, le Bab el-Mandeb prend une importance supplémentaire. Il représente en effet la principale alternative permettant de contourner la vulnérabilité du Golfe et d’acheminer par la mer les hydrocarbures saoudiens vers les marchés asiatiques.

Une fermeture ou une menace durable sur ce passage ne signifierait donc qu'une nouvelle crise au Yémen. Elle enclencherait une nouvelle crise énergétique mondiale.

Une coalition anti-houthie profondément affaiblie

La coalition anti-houthie a été fragilisée par les tensions apparues entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis à la fin de 2025 et au début de 2026. Le Conseil de transition du Sud, soutenu politiquement, militairement et financièrement par Abou Dhabi, avait réalisé une importante avancée dans le sud et l’est du pays, notamment dans l’Hadramaout et autour de villes et infrastructures portuaires et énergétiques stratégiques. Riyad avait considéré cette progression comme une menace pour ses propres intérêts et pour l’intégrité du gouvernement yéménite reconnu internationalement.

Les forces soutenues par l’Arabie saoudite ont ensuite repris plusieurs territoires conquis par le Conseil.

Dès lors, la question se pose: la nouvelle offensive des Houthis peut-elle rapprocher de nouveau les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite?

La menace houthie constitue un intérêt commun évident, particulièrement autour des routes maritimes, des ports et des infrastructures énergétiques. Une coopération tactique contre les Houthis pourrait donc redevenir nécessaire sans pour autant signifier un véritable retour à l’alliance qui existait auparavant.

Le pacte de La Mecque face à sa première épreuve?

Cette crise intervient également à peine plus d’un mois après la signature, le 7 août dernier à La Mecque, de l’accord de défense entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan.

Le texte stipule qu’une attaque armée contre l’un des trois États doit être considérée comme une attaque contre les trois et prévoit un approfondissement de leur coopération en matière de défense.

La question devient désormais concrète : que se passerait-il si les attaques houthies contre l’Arabie saoudite s’intensifiaient au point de constituer une véritable campagne militaire contre le Royaume?

Le Pakistan pourrait-il être entraîné directement dans un conflit avec les Houthis, sachant qu’une confrontation de grande ampleur avec Ansar Allah risquerait inévitablement de mettre l’Iran au centre de l’équation? Islamabad dispose précisément d’un avantage stratégique : sa capacité de dialogue avec Téhéran.

La Turquie se trouve dans une situation comparable. Ankara a insisté sur le caractère défensif de l’accord et sur le fait qu'il visait tous les pays, y compris l’Iran.

L’application du pacte pourrait donc commencer par une forme de soutien indirect: renseignement, défense aérienne, surveillance maritime, logistique ou assistance technique, plutôt que par l’envoi de troupes au Yémen. Mais si les attaques contre le territoire saoudien devenaient massives et répétées, la frontière entre soutien défensif et implication militaire directe deviendrait rapidement difficile à maintenir.

Le Conseil de sécurité et le risque d’un embrasement régional

L’inquiétude internationale est déjà manifeste. Le Conseil de sécurité de l’ONU s’est réuni en urgence le 10 septembre pour examiner l’escalade, après les attaques houthies contre l’Arabie saoudite et la nouvelle offensive sur la côte occidentale du Yémen.

Cette réunion est intervenue avant même que l’avancée vers Perim et le Bab el-Mandeb ne produise toutes ses conséquences stratégiques.

Le danger dépasse désormais largement les frontières yéménites. Il concerne la mer Rouge, le canal de Suez, les marchés pétroliers et la sécurité des routes commerciales reliant l’Asie à l’Europe.

Le Liban dans tout cela ?

Pour le Liban, cette nouvelle crise intervient à un moment particulièrement sensible. Elle coïncide en effet avec le recul militaire du Hezbollah et avec la pression croissante exercée sur l’Iran, notamment autour du détroit d’Ormuz et par la politique économique et les sanctions américaines visant à asphyxier progressivement le régime iranien.

L’offensive houthie peut dès lors sans aucun doute être interprétée comme une tentative iranienne et de ses alliés de desserrer l’étau qui se resserre autour de la République islamique. Cela se fait en multipliant les fronts et en tentant d’augmenter le coût stratégique de la pression exercée contre elle.

Le vieux principe de « l’unité des fronts » retrouve ainsi une nouvelle actualité: lorsque la pression augmente sur Téhéran, ses proxys disposent de plusieurs théâtres sur lesquels ils peuvent agir.

Mais, jusqu’où l’Iran et les Houthis sont-ils prêts à aller?

Si cette dynamique se poursuit, le Yémen pourrait devenir le nouveau front majeur de la confrontation régionale. Du Golfe à la mer Rouge, de l’Iran au Liban, les différents fronts risquent désormais de se rejoindre. Le risque n’est plus l’embrasement d’un front, mais celui d’un embrasement de toute la région.

 

 

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