L’explosion qui a détruit le complexe souterrain d’Ali el-Taher n’a pas seulement ébranlé le sol du Liban-Sud. Elle a mis au jour une souveraineté disputée, alors qu’une réunion préparatoire au soutien de l’armée libanaise doit se tenir le 17 septembre à Paris.

Des explosions, il y en a eu une multitude depuis l’ouverture du front au Liban-Sud entre le Hezbollah et Israël. Mais celle qui a retenti jeudi soir à Ali el-Taher revêt une ampleur et un enjeu différents. Pour détruire huit galeries souterraines totalisant plus de 5.400 mètres, l’armée israélienne affirme avoir utilisé plus de 1.100 tonnes d’explosifs.

À 21h08, toutes les stations du Centre national de géophysique ont enregistré les ondes produites par la déflagration, d’une puissance comparable à celle d’un séisme de magnitude 4,2. Le sol a tremblé dans la région de Nabatiyé. Et, avec lui, une question politique centrale a resurgi: qui détient réellement, au Liban, la décision de guerre et de paix?

Du mauvais accueil au fracas

À l’origine, «explosion» vient du latin explosio, formé sur explodere ou explaudere: chasser un acteur de la scène en frappant des mains, le huer. Le préfixe ex- exprime l’éloignement; plaudere signifie battre des mains. Avant de nommer une matière qui éclate, le terme renvoyait donc à un rejet bruyant.

Son entrée en français, au XVIᵉ siècle, déplace déjà le sens. En 1581, le mot qualifie l’apparition subite et inattendue de symptômes pathologiques.

Ce n’est qu’au début du XVIIIᵉ siècle qu’il prend son acception aujourd’hui dominante: l’action d’éclater avec force, dans un bruit instantané, sous l’effet d’une inflammation, d’une décomposition ou d’une pression excessive.

Le mot est également passé du concret au figuré. Une colère, une joie, des cris ou une population peuvent «exploser». Dans tous ces emplois demeure la même structure: une force longtemps contenue rompt soudain une limite et devient visible, audible ou mesurable.

À Ali el-Taher, l’explosion a précisément rendu manifeste ce qui restait enfoui, au sens propre comme au sens politique.

Ali el-Taher, le choix qui n’a pas été fait

Selon l’armée israélienne, la crête dominant Nabatiyé et la vallée du Litani abritait un important complexe souterrain de commandement de l’unité «Badr» du Hezbollah. Il comprenait des centres opérationnels, des dépôts d’armes et des espaces de vie permettant aux combattants de demeurer longtemps sous terre. Le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a présenté le site comme un «puissant bastion du Hezbollah», dont les tunnels auraient été «construits avec le soutien et le financement de l’Iran pendant quinze ans».

La destruction d’un réseau souterrain de cette ampleur risque cependant de laisser des traces bien au-delà des galeries. Affaissements, fissures, instabilité des sols ou dégâts aux routes, aux habitations et aux terres agricoles. Les conséquences sur le territoire environnant n’ont pas encore été recensées.

Cette explosion aurait-elle pu être évitée? Avant la prise de la crête par l’armée israélienne, le 4 septembre, l’État libanais aurait proposé, par l’intermédiaire des États-Unis, que l’armée libanaise prenne position sur le site. La formation pro-iranienne a refusé. Le complexe est alors tombé aux mains d’Israël, qui l’a ensuite dynamité.

L’épisode condense l’impasse libanaise. Le Hezbollah justifie son arsenal par la nécessité de résister à Israël. Mais l’existence de telles infrastructures, surtout à proximité de zones habitées, transforme le territoire et sa population en cibles. À Ali el-Taher, le refus de placer une position militaire sous l’autorité de l’État n’a pas protégé le site. Il a laissé à Israël l’initiative de sa prise, de sa destruction et de la modification physique des lieux.

L’armée libanaise a recensé environ 7.700 violations depuis l’accord-cadre du 26 juin et affirme que les frappes, les démolitions et les tirs à proximité de ses soldats entravent son déploiement. Mais dénoncer ces violations ne suffit pas à résoudre l’autre versant du problème: l’État peut-il imposer ses décisions à tous les acteurs armés, y compris au Hezbollah?

Après l’explosion, l’épreuve des actes

C’est dans ce contexte que la France accueillera, le 17 septembre à Paris, une réunion préparatoire d’experts consacrée au soutien aux forces armées libanaises. Coprésidée par la France, la Jordanie et le Liban, elle ne constitue pas encore la conférence internationale de soutien à l’armée libanaise et aux Forces de sécurité intérieure. La date de cette conférence, initialement prévue le 5 mars puis reportée en raison de la reprise des tensions régionales, sera fixée ultérieurement.

Selon le porte-parole de la diplomatie française, la réunion doit remplir trois objectifs: dresser un état des lieux sécuritaire, permettre à l’armée et aux forces de sécurité d’exposer leurs besoins, puis coordonner l’aide de leurs partenaires. La participation américaine est annoncée. L’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa, a affirmé vendredi que Washington soutiendrait la rencontre et que plusieurs personnalités américaines y prendraient part.

Ali el-Taher place ainsi la réunion de Paris devant une exigence concrète. Ses participants se limiteront-ils à chiffrer des besoins et à annoncer des contributions, ou établiront-ils un mécanisme capable d’accompagner l’extension réelle de l’autorité de l’État? Comment l’aide sera-t-elle liée au déploiement de l’armée, au contrôle des infrastructures militaires et à la protection des populations? Et quelles garanties permettront d’empêcher que d’autres sites échappent à l’État jusqu’à devenir les cibles d’une nouvelle destruction?

Une armée peut manquer de véhicules, de radars, de matériel de déminage ou de ressources humaines. Mais elle peut aussi manquer du mandat politique sans lequel les équipements restent insuffisants.