Et si la manipulation la plus destructrice est celle qui oblige l’autre à ne plus croire ce qu’il voit, ressent ou se souvient d’avoir vécu ? Explorons, dans cette première partie, une violence psychique redoutable, celle qui ne se contente pas de déformer la réalité, mais attaque le sujet dans sa capacité même à se fier à lui-même.
Le mot gaslighting a quitté depuis longtemps le seul territoire du cinéma pour entrer dans la langue commune. Il circule aujourd’hui dans les conversations ordinaires, dans les récits de violence conjugale, dans la clinique du traumatisme, parfois aussi dans le vocabulaire trop rapide des conflits affectifs contemporains.
Le film Gaslight, réalisé en 1940 par Thorold Dickinson, donne à voir une scène de cette manipulation. Un homme travaille méthodiquement à détruire la confiance de sa femme dans ses propres perceptions. Il la dépossède de ce qu’elle voit, de ce qu’elle entend, de ce qu’elle se souvient avoir fait ou ne pas avoir fait. Le détail de la lumière au gaz qui baisse d’intensité est devenu emblématique parce qu’il condense tout le mécanisme. Quelque chose arrive réellement, la femme le perçoit, elle tente de le dire. L’homme nie l’événement, retourne son affirmation contre elle et transforme sa perception en symptôme. À partir de là, le monde extérieur cesse d’être un appui. Il devient un piège. Ce n’est plus seulement l’autre qui ment, c’est le doute de soi qui domine, c’est la réalité elle-même qui devient suspecte.
Le gaslighting se définit généralement comme une opération par laquelle un sujet cherche à faire douter un autre de la validité de ses perceptions, de sa mémoire, de ses affects et de son jugement, jusqu’à l’amener à se vivre lui-même comme malade, instable ou indigne de confiance. Mais cette définition reste encore extérieure au phénomène. Elle décrit l’effet sans pénétrer tout à fait la logique intime de la scène. Car le gaslighting ne consiste pas seulement à démentir l’autre. Le mensonge classique suppose encore que celui qui ment reconnaît, au moins pour lui-même, l’existence d’une vérité qu’il dissimule. Dans le gaslighting, quelque chose de plus profond se joue. Il ne s’agit pas seulement de cacher la réalité, mais de coloniser chez l’autre l’instance qui permet de distinguer le réel de l’irréel. L’enjeu n’est pas seulement la croyance. Il fragilise la confiance dans l’appareil psychique lui-même.
On sait, depuis S. Freud, que le moi n’est pas maître dans sa demeure, que la perception est travaillée par le désir, que le souvenir est remanié par l’après-coup, que l’affect peut déplacer ses objets, que l’inconscient parle là où le sujet croit se taire. Mais reconnaître cette complexité ne revient pas à abolir toute réalité. C’est même l’un des paradoxes les plus importants de la clinique analytique. L’analyse enseigne la fragilité de la certitude, mais elle ne doit jamais devenir complice d’une entreprise de désappropriation psychique. Là où la psychanalyse ouvre un espace pour interroger ce que le sujet ignore de lui-même, le gaslighting ferme l’espace même à partir duquel le sujet pourrait penser.
Freud a montré que le refoulement n’est pas un simple oubli. Il est une opération active, un compromis, une défense contre une représentation insupportable. Mais dans le gaslighting, ce n’est pas seulement le sujet qui refoule. Un autre intervient pour organiser le doute, pour imposer une version des faits qui doit se substituer à l’expérience vécue. On pourrait dire que le gaslighter prête main-forte aux défenses internes de la victime, mais en les pervertissant. Là où le refoulement protège provisoirement le psychisme contre un excès, la manipulation externe transforme la défense en prison. Le sujet ne peut plus se fier à sa perception, à ses ressentis, car ceux-ci lui sont renvoyés comme preuve de son dérèglement.
Le mécanisme devient particulièrement violent lorsqu’il s’appuie sur une faille déjà existante. Dans le film, l’homme utilise l’antécédent dépressif de sa femme pour rendre vraisemblable son accusation de folie. Cette dimension est décisive. Le gaslighting ne crée pas toujours à partir de rien. Il exploite souvent une zone vulnérable, une ancienne blessure, un épisode de fragilité, une honte déjà là. Il s’insinue dans un point où le sujet s’est déjà senti incertain de lui-même. C’est pourquoi sa puissance ne tient pas seulement à la force de l’agresseur, mais aussi à la manière dont il rencontre une vulnérabilité.
S. Ferenczi, dans ses textes sur le traumatisme, permet d’approcher cette dimension avec une acuité particulière. Dans la « confusion des langues », il décrit la violence faite à l’enfant lorsque le langage passionnel de l’adulte vient envahir le langage de tendresse de l’enfant, puis lorsque l’adulte nie la réalité de cette effraction. Le traumatisme ne réside pas seulement dans l’acte, mais dans le désaveu qui le suit. L’enfant cherche un témoin. Il cherche quelqu’un qui confirme que ce qu’il a vécu a bien eu lieu. Si ce témoin manque, ou pire, si l’adulte transforme l’enfant en menteur, en séducteur, en malade, alors la blessure devient une désorganisation du rapport au vrai. Ferenczi comprend que l’âme ne se brise pas seulement sous le choc, mais sous l’obligation d’adhérer au mensonge de celui qui a provoqué le choc.
Être blessé est une chose. Être contraint de penser que l’on invente sa blessure en est une autre. Dans la première situation, le sujet peut encore chercher secours. Dans la seconde, il se retrouve accusé par sa propre demande de secours. Il ne souffre plus seulement de ce qui lui arrive, il souffre de ne plus savoir s’il a le droit de souffrir. Le gaslighting introduit alors une torsion redoutable. La plainte devient suspecte, la mémoire devient trouble, la perception devient symptôme, la révolte devient hystérie, l’effondrement devient preuve à charge.
Les mécanismes de défense du moi, que le psychisme développe pour sa protection (projection, déni, retournement contre soi, identification à l’agresseur, par exemple) ne sont pas des notions abstraites lorsqu’on les observe dans la dynamique du gaslighting. Celui qui manipule peut projeter sur l’autre ses propres mouvements destructeurs. Il accuse l’autre d’être instable parce qu’il ne supporte pas sa propre instabilité. Il l’accuse d’être agressif parce qu’il ne peut reconnaître son agressivité. Il le dit fou parce que la folie dont il parle menace de lui appartenir. Mais cette projection n’est pas seulement un déplacement interne. Elle devient une organisation relationnelle. L’autre doit porter ce que le sujet ne veut pas reconnaître en lui-même. Il devient le dépositaire forcé d’une vérité expulsée.
La notion d’identification projective, chez M. Klein puis chez W. Bion, éclaire fortement cette violence. Dans l’identification projective, un contenu psychique est introduit fantasmatiquement dans l’autre, qui peut alors se mettre à le vivre comme sien. Le gaslighting en offre une version intersubjective particulièrement cruelle. À force d’être traité comme confus, le sujet le devient. À force d’être accusé d’exagérer, il perd le sens de la mesure. À force d’entendre que ses souvenirs sont faux, il se met à vérifier compulsivement chaque détail. À force d’être appelé fou, il commence à guetter en lui les signes de la folie. Le manipulateur produit chez l’autre l’état qui lui servira ensuite de preuve. Il fabrique le symptôme qu’il affirme dénoncer.
C’est pourquoi le gaslighting peut provoquer un état d’épuisement psychique particulier. La victime ne souffre pas seulement d’une emprise affective ou d’une domination morale. Elle est contrainte à un travail incessant de vérification. Ai-je bien entendu ? Ai-je bien vu ? Ai-je vraiment dit cela ? Est-ce moi qui dramatise ? Est-ce moi qui déforme ? Ce travail consume l’énergie du moi. Il remplace la spontanéité par l’autosurveillance. Il installe dans le sujet une sorte de tribunal intérieur où chaque perception doit comparaître avant d’être admise. Le monde ne va plus de soi. Le sujet devient l’enquêteur anxieux de sa propre vie.
Certaines victimes, même si elles parviennent à voir clairement la violence subie, ne parviennent pas à y échapper. Car il ne suffit pas de savoir que l’autre ment pour se dégager de lui, puisque le gaslighting attaque justement la possibilité de savoir. La relation d’emprise fabrique une dépendance paradoxale. Plus le sujet doute de lui-même, plus il cherche auprès de l’autre la confirmation de ce qu’il vit. Or cet autre est précisément celui qui détruit cette confirmation. Le bourreau devient l’oracle. Celui qui égare devient celui dont on attend la carte. Cette circularité donne au gaslighting sa force tragique.
Nous savons maintenant, avec Lacan, que le sujet humain ne se fonde pas dans une pure immédiateté à lui-même. Il advient dans le langage, dans l’adresse, dans le regard de l’Autre. Il ne suffit pas de percevoir pour être assuré de ce que l’on perçoit. Il faut que quelque chose, dans l’ordre symbolique, garantisse que l’expérience puisse être dite, reconnue, inscrite. Le gaslighting pervertit cette dépendance constitutive. Il ne détruit pas seulement une opinion, il attaque le lieu d’où le sujet peut recevoir validation symbolique. L’autre ne dit pas simplement « tu te trompes ». Il dit, plus profondément, « il n’existe aucun lieu où ta parole puisse valoir contre la mienne ».
C’est une violence sur la parole. Le sujet parle, mais sa parole est immédiatement rabattue sur un défaut supposé de son appareil psychique. Ce qu’il dit n’est pas discuté, il est disqualifié comme sujet parlant. Le contenu de l’énoncé disparaît derrière un diagnostic sauvage. Tu es trop sensible. Tu inventes. Tu mélanges tout. Tu es paranoïaque. Tu cherches les problèmes. Tu recommences avec tes crises. Chaque phrase fonctionne comme une petite machine d’annulation. Elle ne répond pas, elle invalide. Elle ne contredit pas seulement une version des faits, elle retire au sujet le droit d’avoir une version.
Cette disqualification peut être d’autant plus efficace qu’elle emprunte parfois le vocabulaire du soin. C’est l’une des formes les plus inquiétantes du gaslighting contemporain. On ne dit plus nécessairement à quelqu’un qu’il est fou. On lui dit qu’il projette, qu’il est dans son trauma, qu’il est toxique, qu’il n’a pas travaillé sur lui, qu’il confond ses blessures avec la réalité. Des mots issus de la clinique ou du développement personnel peuvent devenir des instruments d’emprise lorsqu’ils servent à suspendre la parole de l’autre. Le psychanalyste lui-même doit se montrer vigilant envers son propre lexique, car si une interprétation peut ouvrir un espace de pensée, elle peut aussi, si elle est utilisée défensivement, devenir une manière de faire douter de soi.