Cette seconde partie poursuit l’exploration du gaslighting comme une attaque de la capacité de l’autre à se fier à sa mémoire, à ses perceptions et à sa parole. Du couple à la famille, de l’institution au politique, le gaslighting apparaît ici comme un style de pouvoir, faire porter à celui qui perçoit la violence la culpabilité de l’avoir perçue.

Le psychanalyste américain Harold Searles a écrit des pages importantes sur « l’effort pour rendre l’autre fou ». Il ne s’agit pas toujours d’une stratégie consciente et froide. Le désir de désorganiser l’autre peut être traversé de dépendance, de rage, d’envie, de terreur de séparation. Dans certaines relations, le sujet ne supporte pas que l’autre ait une pensée autonome, une mémoire propre, une capacité de nommer la réalité sans lui. L’altérité devient une menace. Il faut alors brouiller l’autre pour ne pas être soi-même confronté à la séparation. Faire douter l’autre, c’est le ramener dans un espace où il ne peut plus se tenir seul, confiant.

Cette idée permet d’éviter une réduction trop simple du gaslighter à la figure du monstre. Il existe bien des formes froides, calculées, sadisées, où la cruauté semble presque jouie pour elle-même. Le film de Dickinson en donne une représentation saisissante. Mais il existe aussi des formes plus ordinaires, moins conscientes, où le sujet manipule parce qu’il ne peut tolérer l’émergence chez l’autre d’une vérité qui menace son propre équilibre narcissique. Il nie non parce qu’il ignore, mais parce que reconnaître serait s’effondrer. Il accuse l’autre de folie parce qu’il n’a pas les moyens internes de reconnaître sa propre destructivité. La mauvaise foi peut alors être sincère, ce qui ne la rend pas moins violente.

On peut alors penser à la figure du pervers narcissique. Il s’agit d’un mode de relation où le sujet évite le conflit intrapsychique en le déposant dans l’autre. Le pervers narcissique ne souffre pas de son conflit, il le fait souffrir à autrui. Il exporte la division. Il se maintient dans une apparente cohérence en désorganisant l’environnement. Dans le gaslighting, cette exportation prend une forme mentale et affective. L’autre devient le lieu de la confusion que le manipulateur refuse d’éprouver en lui.

Certaines formes de gaslighting relèvent d’une logique du négatif. Il ne s’agit pas seulement d’imposer un faux contenu, mais de créer des blancs, des trous, des zones où la représentation se défait. Le sujet ne sait plus ce qui s’est passé. Il ne parvient plus à établir une continuité. La mémoire devient lacunaire non parce qu’elle serait défaillante à l’origine, mais parce qu’elle est sans cesse attaquée dans son lien à un témoin fiable. Or la mémoire humaine n’est pas un coffre fermé. Elle a besoin d’être confirmée par des traces, des récits, des regards, une communauté minimale de reconnaissance. Lorsque tout cela est systématiquement contesté, la mémoire se met à trembler.

Dans les familles, lorsqu’un parent, porte-parole de la réalité, impose une version falsifiée de l’expérience, il devient persécuteur. Parfois, le gaslighting ne porte pas sur un événement isolé. Il concerne toute une histoire. Un enfant se souvient d’une violence, mais on lui répond qu’il a toujours été difficile. Une adolescente perçoit l’humiliation, mais on lui dit qu’elle est ingrate. Un adulte revient sur une souffrance ancienne, mais la famille lui oppose le mythe d’une enfance heureuse. Ce n’est plus une scène qui est niée, c’est une biographie qui est confisquée.

La clinique psychanalytique montre souvent ces désaveux qui produisent des effets profonds. Un enfant dit qu’il a peur d’un parent. On lui répond qu’il est méchant de dire cela. Il dit qu’une parole l’a blessé. On lui répond qu’il est trop susceptible. Il dit qu’il a vu une injustice. On lui répond qu’il cherche à diviser la famille. À force, il apprend moins à penser qu’à se surveiller. Il ne se demande plus seulement ce qu’il ressent, mais si son ressenti aura droit d’existence. Le gaslighting ordinaire commence souvent dans cette pédagogie insidieuse du doute de soi.

Il faut cependant garder une certaine prudence. Toute contradiction n’est pas du gaslighting. Tout désaccord sur les faits n’est pas une entreprise de destruction psychique. Les souvenirs divergent, les perceptions sont partielles, les affects colorent les scènes. Dans un couple, une famille, une institution, il arrive que deux sujets vivent réellement deux versions différentes d’un même événement. Ce qui caractérise le gaslighting n’est pas la divergence, mais l’asymétrie et la répétition. L’un des sujets ne cherche pas seulement à dire « je ne l’ai pas vécu ainsi ». Il cherche à imposer « si tu l’as vécu ainsi, c’est que quelque chose ne va pas en toi ».

Cette nuance est essentielle, car le mot peut lui-même devenir captateur. Accuser quelqu’un de gaslighting peut parfois servir à refuser toute mise en question de sa propre perception. Il existe un usage défensif du terme, comme il existe un usage défensif de tous les concepts psychologiques. Mais cette possibilité ne doit pas conduire à minimiser la réalité du phénomène. Elle rappelle simplement que la psychanalyse travaille dans une zone où la vérité subjective et la réalité externe se croisent sans jamais se confondre totalement. Le gaslighting est précisément une pathologie de ce croisement. Il fait passer l’attaque contre la réalité externe pour une analyse de la subjectivité de l’autre.

Dans la cure, cette question se présente souvent sous une forme douloureuse. Le patient ne demande pas seulement à comprendre son désir ou ses répétitions. Il demande parfois, avec une angoisse presque enfantine, si ce qu’il a vécu était réel. Il cherche chez l’analyste non une approbation facile, mais un point d’appui contre la dissolution. « Est-ce que j’exagère ? » « Est-ce que je suis folle ? » « Est-ce que j’ai inventé ? » Ces questions ne doivent pas être traitées trop vite comme une demande de garantie imaginaire. Elles peuvent être l’écho d’une histoire où toute demande de reconnaissance a été retournée contre le sujet.

Une relation ne devient vivante que lorsque chacun peut reconnaître l’autre comme sujet. Le gaslighting est une rupture de reconnaissance. L’autre n’est pas reconnu comme sujet de son expérience. Il est réduit à l’objet d’une définition imposée. Cette réduction peut prendre des formes très différentes selon les contextes. Dans le couple, elle s’organise parfois autour de la jalousie, de la possession, de la dépendance narcissique. Celui qui veut contrôler l’autre doit aussi contrôler la manière dont l’autre nomme ce contrôle. Il ne supporte pas que l’autre dise « tu m’effraies », « tu m’humilies », « tu mens ». Il répond alors en attaquant la faculté même de nommer. Dans le travail, le gaslighting peut apparaître lorsqu’une institution nie systématiquement ce qu’elle fait subir. Un salarié épuisé devient fragile, une personne harcelée devient conflictuelle, celui qui signale l’injustice devient le problème. Dans le champ social et politique, des régimes entiers peuvent chercher à produire une confusion organisée, non seulement en mentant, mais en rendant impossible la stabilisation d’un fait commun.

Le gaslighting n’est pas seulement une scène privée. Il est un style de pouvoir. Il consiste à faire porter à celui qui perçoit la violence la culpabilité de l’avoir perçue. Dans cette opération, l’autorité ne dit pas simplement « cela n’a pas eu lieu ». Elle dit « votre perception de ce qui a eu lieu prouve votre déséquilibre, votre hostilité, votre mauvaise foi ». Le pouvoir ne se contente plus de contraindre les corps. Il veut administrer le sens.

La question de la jouissance ne peut pas être évitée. Chez certains sujets, le gaslighting semble accompagné d’une satisfaction sadique particulière, discrète ou manifeste, à voir l’autre se débattre dans le doute. Lacan l’a nommée jouissance, une portée qui dépasse le plaisir. Il s’agit d’un excès, d’une satisfaction obscure, parfois attachée à la souffrance de soi ou de l’autre. Dans les formes les plus sadisées de gaslighting, le trouble de l’autre devient nourriture narcissique. Le manipulateur se sent puissant de pouvoir faire vaciller ce qui paraissait stable. Il jouit moins de posséder un secret que de voir l’autre perdre confiance dans son propre entendement.

Le gaslighting est particulièrement destructeur dans les liens d’amour. Celui-ci suppose une certaine remise de soi à l’autre. On accepte d’être vu, affecté, parfois interprété. On laisse l’autre nous dire quelque chose de nous-même. Dans les relations vivantes, cette parole de l’autre peut parfois enrichir la connaissance de soi, nous révéler des angles morts, elle nous aide à nous entendre autrement. Mais dans le gaslighting, cette fonction est détournée. L’autre ne nous révèle pas, il nous remplace. Il n’offre pas un miroir, il impose une image truquée. La confiance, qui est la matière même de l’intimité, devient le chemin de l’effraction.

Le film Gaslight nous laisse avec cette image de la lumière qui baisse et d’une femme à qui l’on dit que la baisse n’a pas eu lieu. L’image reste puissante parce qu’elle touche quelque chose de primitif. Nous avons tous besoin que le monde garde une certaine consistance. Nous pouvons supporter l’ambivalence, le conflit, l’incertitude, mais nous ne pouvons pas vivre longtemps dans un monde où chaque perception doit être soumise au pouvoir de l’autre. Le gaz baisse, la pièce s’assombrit, et le sujet commence par chercher confirmation auprès de celui qui a tout intérêt à nier l’obscurité.

Douter de soi n’est pas nécessairement pathologique. Il possède une fonction vivante. Il devient destructeur lorsqu’il n’appartient plus au sujet, lorsqu’il est injecté en lui pour le déposséder de sa propre expérience. La sortie du gaslighting commence peut-être au moment fragile où le sujet peut enfin formuler cette phrase modeste et pourtant puissante : quelque chose en moi savait.

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