Le spectacle de désolation qu’offre l’État libanais nous laisse perplexes quant à la possibilité de sa réédification sur une base solide et communément reconnue par l'ensemble des Libanais. Le caractère structurel des crises de gouvernance, de souveraineté et de viabilité nationale n’est pas aléatoire; elles mettent en relief les recoupements entre une gouvernance impossible et un ordre régional en éclats. C’est ce qui nous permet de comprendre qu’aucun des dossiers épineux de gouvernance n’ait été traité.
De plus, nous réalisons que les équilibres systémiques sont à la merci des luttes d’influence et de leurs incidences sur l’exercice du pouvoir dans un pays livré aux turpitudes des oligarchies vénales et de leurs commanditaires régionaux. La crise financière, avec ses effets destructeurs, la prépondérance du contre-État chiite, ainsi que la perpétuation du statut de l’État-Lige et ses répercussions sur la gouvernance, nous renvoient aux réalités d’une dissipation aux configurations multiples. Celle-ci se ressource dans tous les conflits de la région.
La crise financière est révélatrice des fragilités d’un système oligarchique où les centres de décision sont disparates et la notion du bien commun est totalement absente des cadres de référence. C’est d’ailleurs ce qui explique l’incapacité des cabinets successifs à mettre en œuvre un plan de restructuration du secteur bancaire, de renégociation de la dette publique, du recouvrement des dépôts bancaires et de l’exclusion des déposants des tractations en cours. Comment résoudre un problème aussi grave aux conséquences fatidiques alors que les ayant-droits sont mis expressément hors jeu?
L’ennui dans tout cela réside dans la posture effrontée des oligarques en place, qui ont écarté d’un revers de main la conversation citoyenne. L’état d’indétermination dans lequel nous sommes relégués découle d’une culture politique compartimentée, héritée de la politique ottomane des sérails, ainsi que des dénivellations juridiques et politiques d’une société inégalitaire. Les intérêts mafieux et de classe définissent les enjeux de la politique de restructuration financière et ses rapports aux réformes d’ensemble.
L’autre crise de taille est celle de la dévalorisation des pactes national et civique et la mise à mort délibérée de la souveraineté nationale. La politique de domination chiite avance sans ambages et au mépris de toute communauté citoyenne ou d’appartenance nationale hypothétique. La répudiation des liens de citoyenneté s’effectue au bénéfice d’une idéologie sectaire. Celle-ci instrumentalise les institutions de l’État et les met au service d’une stratégie de prédation qui s’embarrasse peu des considérations de l’État de droit et de ses exigences éthiques et politiques.
Le rapport avec le régime iranien et sa politique impériale est caractérisé par la consubstantialité et l'indistinction. Cela explique l’indifférence envers la gestion des relations fondées sur le droit international, les stipulations de souveraineté nationale, et le souci de la paix civile. Le rejet de la trêve de 2024, la reconstruction des plateformes opérationnelles consentie par le pouvoir, la relance de la guerre en 2026, et le refus de l’instance d’arbitrage offerte par l’accord-cadre sont des choix intentionnels loin de tout hasard.
L’escalade unilatéralement déclarée par le Hezbollah met en relief l’état de mobilisation d’une communauté chiite, qui reste attachée au récit et à la stratégie édictés par le Hezbollah, malgré les désastres engendrés par le millénarisme chiite et ses élucubrations idéologiques. Le nexus idéologique et stratégique est à l’origine de l’entreprise guerrière et de la criminalité organisée. À défaut d’une déradicalisation et d’un retournement politique et stratégique, la dynamique de domination qui prévaut en milieu chiite est en mesure de créer les conditions d’une instabilité endémique dont se ressource le régime iranien. On est bien loin des scénarios de la souveraineté rétablie que laisse entendre le pouvoir libanais alors que sa texture institutionnelle est en délabrement continu.
L'État libanais n'est pas en mesure de perpétuer ses équivoques alors qu'il maintient son engagement diplomatique. Il doit exécuter les accords qu'il signe. La question du désarmement du Hezbollah n'est pas résolue tant que les extraterritorialités politiques et stratégiques s'inscrivent au cœur de la politique d'État. L'État libanais n'a pas pris ses distances vis-à-vis du Hezbollah indépendamment des déclarations ministérielles et de la gesticulation politique et diplomatique. Les autorités en place sont toujours complices des rapports de force, des prémisses idéologiques et des énoncés politiques émis par la politique de domination chiite.
Autrement, ils se cantonnent dans le déni par rapport aux nouvelles données géostratégiques et se refusent à toute conversion tant sur les plans idéologiques que stratégiques. Il est inconcevable de poursuivre une diplomatie de fin de conflits alors que tous les éléments d'une conflictualité dans la durée sont toujours en place. D'ailleurs, les négociations tournent à vide lorsqu'il s'agit de scénarios de démilitarisation et de fin d'hostilités. L'intention irénique est exclue au point de départ et tout l'enjeu tourne autour du report des conflits.
Or, les Israéliens sont explicites à ce sujet: les négociations n'ont de sens que dans la mesure où elles se rattachent à une perspective de paix hautement proclamée. La stratégie séquencée des zones démilitarisées rencontre des difficultés tant opérationnelles que politiques. Le cas du Hezbollah illustre cette situation, car il méconnaît la légitimité de l'accord-cadre. L'État libanais, lui, estime aborder les négociations en tenant compte des oblitérations idéologiques et stratégiques imposées par la politique de domination chiite, dont il partage les présupposés idéologiques. L'État libanais est dans une démarche aporétique qui reflète ses contradictions face aux enjeux des négociations.
La médiation américaine s'est avérée salutaire et opportune à un moment où le Liban se trouvait dans une situation de déréliction totale. La diplomatie libanaise s'est jusque-là contentée d'une adhésion formelle et étriquée. La diplomatie libanaise s'est refusée à tout ralliement explicite à l'axe américain, bien qu'elle comptait sur cette médiation pour s'extraire des impasses d'un contexte entièrement verrouillé. Les questions logistiques et opérationnelles qui étaient prévues demeurent essentielles, mais elles restent insuffisantes tant que l'État libanais entretient des équivoques idéologiques, stratégiques et politiques. L'alignement à l'axe américain est une question vitale pour un pays en voie de disparition.