Il fallait oser. Oser provoquer une guerre, en faire payer le prix à tout un pays, puis se présenter en sauveur des populations dont les maisons ont été détruites.
Oser dénoncer l’inaction de l’État tout en revendiquant le droit de décider de la guerre et de la paix en dehors de son autorité. Et, surtout, oser donner des leçons de responsabilité publique à un pays dont la souveraineté reste au cœur du conflit avec le Hezbollah.
C’est pourtant le discours tenu par Ali Damouch, président du conseil exécutif du Hezbollah, lors du lancement du programme d’aide au logement et à l’ameublement du parti, baptisé «Waad wa Iltizam» (« Promesse et engagement »).
Le dispositif cible les propriétaires de logements totalement détruits ou devant être démolis, ainsi que les déplacés des zones frontalières occupées. Il prévoit une indemnité de 14.000 dollars par logement détruit à Beyrouth et dans sa banlieue sud, et de 12.000 dollars dans les autres régions. Une première tranche de 3.500 dollars doit être versée pour Beyrouth et la banlieue sud, contre 3.000 dollars ailleurs. Le programme doit notamment permettre aux familles concernées de louer un logement et d’acheter des meubles, selon un modèle déjà appliqué après la guerre de 2024.
L’aide aux sinistrés est indispensable. Mais elle ne saurait tenir lieu de réponse aux questions que le Hezbollah préfère éluder. Qui a entraîné le Liban dans cette nouvelle confrontation? Qui a décidé d’ouvrir un front en soutien à l’Iran? Et qui doit répondre des conséquences de cette décision sur les maisons, les infrastructures et la vie des Libanais?
Le Hezbollah entend aujourd’hui distribuer des indemnités à ceux qui ont tout perdu. Mais l’annonce de chèques ne clôt pas le débat sur les responsabilités. Elle le rend, au contraire, plus pressant.
L’État, coupable quand cela arrange le Hezbollah
Ali Damouch affirme que la reconstruction et l’hébergement des déplacés relèvent de la responsabilité de l’État. Dans le même souffle, il accuse les autorités de ne pas évaluer les dégâts, de ne pas indemniser les sinistrés et de laisser dormir au gouvernement un projet de loi consacré à la reconstruction. Il leur reproche également de ne rien faire pour apaiser les souffrances de la population, allant jusqu’à les aggraver, selon lui, par la désinformation et la falsification.
Mais comment le Hezbollah peut-il invoquer les devoirs de l’État lorsqu’il s’agit de lui reprocher ses défaillances, tout en contestant son autorité lorsqu’il s’agit de guerre, de paix et de sécurité?
L’État serait donc responsable lorsqu’il faut lui présenter la facture, mais devrait s’effacer lorsqu’il entend exercer sa souveraineté? Il devrait reconstruire les maisons détruites, sans nécessairement disposer du monopole de la décision sur les choix militaires qui peuvent conduire à de nouvelles destructions?
Cette conception à géométrie variable de l’État est au cœur du problème. On ne peut pas réclamer des institutions qu’elles assument seules les conséquences d’une guerre tout en refusant que l’autorité publique soit pleinement souveraine sur les décisions qui engagent le pays.
Des millions de dollars, mais d’où viennent-ils?
Autre question que l’annonce du programme rend incontournable: qui finance cette opération ?
Le Hezbollah promet 14.000 dollars par logement détruit à Beyrouth et dans la banlieue sud, 12.000 dollars ailleurs, avec une première tranche de plusieurs milliers de dollars. Il affirme que son initiative repose sur des principes religieux et moraux et qu’elle ne vise aucun gain politique ou populaire. Mais l’affirmation d’une intention désintéressée ne dispense pas de rendre des comptes sur les moyens engagés.
D’où vient cet argent? Qui alimente les fonds du programme? Quels montants sont disponibles, combien de familles seront effectivement indemnisées et selon quels critères? Le financement et la distribution de cette aide feront-ils l’objet de mécanismes de transparence et de contrôle ?
Aucune réponse précise sur l’origine des fonds n’est apportée dans les informations présentées lors du lancement. Ces questions ne sont pourtant ni secondaires ni accessoires.
Ali Damouch assure que l’action du Hezbollah ne se substitue pas au devoir de l’État. Mais si la milice prend elle-même en charge le logement et l’ameublement des sinistrés, elle occupe bel et bien un espace que les institutions publiques sont censées organiser. Il ne suffit pas de déclarer que l’on ne remplace pas l’État pour éviter la question du pouvoir que l’on exerce en pratique.
La résistance comme réponse à tout
Le responsable du Hezbollah va plus loin. Selon lui, depuis le 27 novembre 2024, date d’entrée en vigueur du cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah, les autorités ont échoué à protéger la population. Il estime qu’elles ne peuvent donc pas empêcher celle-ci d’exercer son droit à la «résistance».
Il défend une résistance qu’il décrit comme profondément enracinée dans la population et dont la mission, distincte de celle des armées régulières, consisterait à épuiser l’occupant jusqu’à son départ. Il dénonce également des campagnes d’incitation contre les habitants et les martyrs, tout en appelant les Libanais à privilégier le dialogue et le rapprochement plutôt que la haine.
Mais le raisonnement se heurte à une contradiction majeure: si l’État est trop faible pour protéger les citoyens, faut-il en conclure que toute force armée autonome peut décider à sa place? Et si la protection de la population est réellement la priorité, comment justifier que les décisions militaires soient prises sans que l’ensemble du pays en maîtrise les conséquences?
Le Hezbollah ne peut pas invoquer l’échec de l’État comme justification permanente de sa propre autonomie, puis demander à ce même État d’assumer les coûts humains, économiques et matériels qui en découlent. La faiblesse des institutions ne saurait constituer un blanc-seing pour les contourner indéfiniment.
Construire l’État tout en le maintenant dans l’ombre
Ali Damouch affirme enfin que le Hezbollah reste attaché à la construction d’un «État fort et juste», capable de rassurer tous ses citoyens et de soutenir le choix de la libération. Il présente le programme d’aide comme une promesse tenue envers une population qui, selon lui, a fait preuve de patience et d’attachement à la paix civile.
Pourtant, un État fort ne se mesure pas uniquement à sa capacité à distribuer des aides. Il suppose une autorité souveraine, des décisions publiques contrôlables et une responsabilité clairement établie. Il suppose surtout qu’aucune formation ne puisse revendiquer une autorité parallèle sur les questions fondamentales de guerre et de paix tout en reprochant aux institutions de ne pas réparer les dégâts.
Le Hezbollah veut être celui qui promet, celui qui paie et celui qui dénonce les défaillances. Mais il ne peut réclamer le bénéfice politique du sauvetage sans accepter le débat sur sa propre responsabilité dans la guerre. Il ne peut exiger de l’État qu’il assume les conséquences sans répondre de ses propres décisions. Et il ne peut proclamer son attachement à un État fort tout en laissant sans réponse la question centrale: un État fort peut-il exister lorsque la décision de faire la guerre lui échappe?
Avant de se poser en sauveur, le Hezbollah doit répondre aux questions que son programme ne résout pas: qui a décidé d’engager le pays dans cette confrontation, qui en assume le coût et avec quel argent la milice entend-elle réparer une partie des destructions?