Livraisons de matériel, exercices conjoints, création d’une mission européenne... le Liban assiste depuis le début du mois d’octobre à une montée en puissance du soutien international à son institution militaire. À l’heure où se profile le retrait de la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (Finul) et où les incidents sécuritaires se multiplient, l’armée est-elle en train de se préparer à un rôle plus étendu, en matière de sécurisation des frontières et de désarmement du Hezbollah?
Ces dernières semaines ont, en effet, été marquées par une succession de démarches de soutien. Le 29 septembre, les Forces armées libanaises (FAL) ont réceptionné 47 véhicules Humvee et cinq camions fournis dans le cadre de l’assistance américaine. Le 9 octobre, elles ont reçu des munitions offertes par la France. Entre-temps, le 8 octobre, l’Union européenne leur a remis des véhicules du génie, des moyens de transport et des équipements logistiques. Sur le terrain, l’exercice libano-britannique Pegasus Cedar 2026, organisé durant trois semaines (du 6 au 27 octobre) avec la participation de militaires américains et italiens, porte notamment sur la reconnaissance, les opérations héliportées et les tactiques de combat.
Pris séparément, ces apports relèvent de la coopération militaire classique. Leur convergence, en revanche, ne concerne plus seulement la question de savoir ce que l’armée reçoit ou apprend, mais ce que ces nouveaux moyens devraient lui permettre de faire dans un futur pas très lointain.
«Les attentes sont considérables», estime le général Riad Kahwaji, analyste militaire et expert en sécurité et défense au Moyen-Orient. Dans un entretien accordé à Ici Beyrouth, il précise que les États-Unis et l’Union européenne apportent leur soutien dans l’espoir que l’armée contribue à rétablir la souveraineté de l’État sur l’ensemble du territoire. Or, souligne le général, les moyens matériels ne suffiront pas à répondre à ces attentes.
Une armée appelée à assumer davantage de responsabilités
Dans ce contexte, l’Union européenne (UE) a franchi une étape supplémentaire. Réuni lundi à Bruxelles, le Conseil de l’UE a adopté la décision établissant une mission de soutien au Liban, dotée d’un mandat initial de trois ans. Son volet militaire doit conseiller et former l’armée dans le contrôle des frontières terrestres, la sécurité maritime, le renseignement, la surveillance et la lutte contre la contrebande. Son volet civil prévoit un soutien aux Forces de sécurité intérieure (FSI), notamment contre la contrebande et la cybercriminalité, ainsi qu’en matière de gouvernance de la sécurité portuaire. La mission n’est toutefois pas encore opérationnelle. Une nouvelle décision européenne sera nécessaire après la phase de planification.
Si cette décision survient à un peu plus de deux mois de l’expiration du mandat de la Finul, fixée au 31 décembre 2026 par la résolution 2790 du Conseil de sécurité, l’Union européenne a néanmoins précisé que sa nouvelle mission ne constituait pas un remplacement de la force onusienne. Elle devrait, au contraire, permettre à l’armée de reprendre progressivement davantage de responsabilités. Lesquelles?
Du contrôle des frontières au désarmement
La première responsabilité concerne le contrôle du territoire, à commencer par les frontières. Le soutien européen ne se limite pas à la mission adoptée lundi. En juin, l’UE avait déjà approuvé une enveloppe de 100 millions d’euros destinée à renforcer les capacités de l’armée dans cinq domaines, dont la surveillance du territoire, le renseignement, la sécurité maritime et la protection des sites militaires. Cette aide prévoit notamment un appui à la création d’un cinquième régiment des frontières terrestres, déployé dans le nord-est du pays, ainsi que le développement de capacités de renseignement et de surveillance reposant sur des drones.
Les récentes saisies d’explosifs mettent en lumière la difficulté de contrôler les voies d’approvisionnement clandestines, notamment le long de la frontière syrienne. Le 1ᵉʳ octobre, l’armée a annoncé avoir saisi environ 245 kg de TNT, quatre engins explosifs et du matériel de mise à feu introduits illégalement depuis la Syrie. Le 12 octobre, elle a fait état d’une nouvelle interception, dans le secteur de Qasr-Hermel, portant sur quelque 200 kg d’explosifs transportés à travers la frontière.
La difficulté tient autant à l’étendue et au relief des zones frontalières qu’à la multiplicité des itinéraires susceptibles d’être empruntés pour contourner les contrôles. Repérer une cargaison ne suffit pas. Il faut aussi identifier son origine, ses destinataires et les éventuels réseaux qui organisent son acheminement. L’interception d’un camion à Dahr el-Baydar, chargé de 780 kg d’explosifs, dont 250 kg de C4 et 250 kg de TNT, illustre un autre volet du problème. Le gouvernement a promis une enquête approfondie sur cette affaire.
La sécurité maritime et portuaire constitue un autre volet de cette montée en capacités. Le mandat européen prévoit un appui à la surveillance des eaux territoriales et à la coordination opérationnelle, tandis que son volet civil doit contribuer au renforcement de la gouvernance de la sécurité portuaire, notamment au port de Beyrouth.
Le troisième volet, sans doute le plus déterminant, reste celui du désarmement des milices. Or, ni les véhicules, ni les équipements de surveillance, ni les formations ne sauraient se substituer à une décision politique claire et cohérente, assortie de la volonté de la mettre en œuvre. Le soutien européen et les aides bilatérales peuvent renforcer les capacités de l’armée, mais ils ne suffisent pas à garantir qu’elle disposera des moyens politiques et opérationnels nécessaires pour imposer l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire. «Avant toute chose, il faut que les dirigeants politiques aient la volonté d’aller de l’avant», insiste, à cet égard, Riad Kahwaji.
À supposer qu’une telle volonté politique se manifeste et à supposer que l’armée doive se livrer à une telle mission, il faudrait d’abord et avant tout procéder à une refonte de l’institution militaire, comme le suggère le général Kahwaji. «L’enjeu dépasse largement l’équipement de l’armée. Il existe un besoin urgent de réforme en profondeur des institutions militaires et sécuritaires libanaises», souligne l’expert. Cette réforme doit, à ses yeux, s’attaquer à la présence de sympathisants du Hezbollah au sein des forces armées.
L’expert met ainsi en cause un système de nominations dans lequel les partis politiques au pouvoir recommanderaient des candidats pour des postes au sein des administrations publiques et des services de sécurité. «Le Hezbollah ayant participé au pouvoir pendant plus de deux décennies, il a indubitablement fait nommer des personnes au sein de l’armée, y compris à des postes d’officiers», rappelle-t-il. Et d’ajouter: «Cette situation soulève des interrogations sur la loyauté de certains membres de l’institution et sur leur disposition à exécuter d’éventuels ordres de désarmement» de la formation milicienne.
Le renforcement des capacités militaires ne préjuge donc pas du rôle que l’armée sera appelée à jouer. Entre attentes internationales, contraintes internes et décisions politiques, le passage des moyens à l’action reste incertain.