La visite du ministre sortant des Travaux publics et des Transports Ali Hamiyé à Dimane, et sa rencontre avec le patriarche maronite Béchara Raï tendait à transmettre un double message. Bien que déguisé, le premier concerne la volonté du Hezbollah de briser la glace avec le patriarche Raï suite aux multiples désaccords qui caractérisent les relations entre les deux parties. Ceux-ci auraient commencé suite à la visite du patriarche en Israël en 2014 et se sont aggravés avec l’appel de Mgr Raï à la "neutralité" du Liban vis-à-vis des axes régionaux, son opposition farouche à l’hypothèque de l’État par le mini-État et son appel à la tenue d’une conférence internationale pour aider le Liban et freiner l’effondrement économique, ce que le Hezbollah avait alors considéré comme une "déclaration de guerre".

La tension entre Bkerké et le Hezbollah a atteint son paroxysme après l’interpellation de l’archevêque maronite de Haïfa et vicaire patriarcal pour Jérusalem, Moussa el-Hage, à son retour de la Terre sainte. Ce à quoi Béchara Raï s’est vigoureusement opposé, appelant à " chercher les agents ailleurs ".

La seconde partie du message porté par le "ministre zélé" à Dimane dépasse la simple invitation à déjeuner et met l’accent sur la spécificité de M. Hamiyé, qui a la nationalité française et qui a effectué ses études supérieures en France. Il y a même travaillé.

Ce fait ne peut pas être négligé, d’autant qu’il permet au ministre de jouer plusieurs rôles à la fois, ce qui laisse penser à une intervention française pour sa nomination de ministre proche du Hezbollah. Un élément qui nous ramène aux relations entre la France et le Hezbollah et qui ont commencé bien avant l’arrivée du président Emmanuel Macron à l’Élysée.

À ce titre, on peut sans doute commencer par les rencontres interlibanaises qui ont eu lieu à La Celle-Saint-Cloud en 2007, après l’assassinat de Rafic Hariri et les crises politiques qui ont suivi. Cela a conduit le Hezbollah à hypothéquer progressivement la souveraineté du Liban via une série de violences successives jusqu’à imposer Michel Aoun à la présidence de la République.

Ces réunions ont conféré une "légitimité internationale" au représentant du Hezbollah, qui participe pour la première fois à ces rencontres. À l’époque, le parti chiite avait proposé une représentation sur la base des trois tiers entre chrétiens, sunnites et chiites au sein du pouvoir, au lieu de la parité islamo-chrétienne telle que stipulée dans l’accord de Taëf.

À cela s’ajoute le souci de la France de séparer l’aile politique du Hezbollah, reconnue comme la représentation légitime du parti au sein du Parlement libanais, de l’aile militaire qualifiée d’organisation terroriste. Cette manœuvre dénote une volonté de contourner les alliés et les partenaires de la France qui ne font pas la distinction entre les deux branches du parti, l’accusant de terrorisme, de trafic de drogue et de blanchiment d’argent, et imposant des sanctions à tous ceux qui le financent ou traitent avec lui.

Ainsi, l’intérêt de Paris pour la crise libanaise ne date pas d’hier. Sa philosophie consiste à se tenir à égale distance des protagonistes locaux et à maintenir le dialogue entre eux d’une part, tout en équilibrant la position internationale vis-à-vis du parti d’autre part. Et ce malgré les développements liés au désaccord fondamental entre les États-Unis et l’Iran sur le dossier du nucléaire plutôt que sur son expansion régionale.

On ne peut pas non plus négliger les intérêts économiques français avec Téhéran, qui entraînent des prises de position parfois ambiguës. La plus récente étant le consentement de la délégation française à l’ONU (suite à la tentative du "mandat fort" de saboter le renouvellement du mandat de la Finul) à supprimer le paragraphe faisant référence aux résolutions 1559 et 1680 du Conseil de sécurité adoptées en 2006. Cela a provoqué une réaction négative qui a abouti à l’adoption de la résolution 2650 avec des critères spécifiques pour faire face à la violation par le Hezbollah de la résolution 1701, ses attaques contre la Finul et sa neutralisation du rôle de l’armée libanaise.

Notons qu’après l’explosion au port de Beyrouth, la position du président français Emmanuel Macron sur le Hezbollah était claire. Lors de sa visite à Beyrouth, il avait fait preuve de "réalisme" dans son approche à l’égard des partis libanais. Il a également donné de nombreux signaux sur les relations avec l’autorité politique actuelle, notamment en déclarant que "le Hezbollah fait partie du peuple libanais".

Si les observateurs estiment que cette déclaration est le fruit d’une diplomatie française soucieuse "d’équilibre" vis-à-vis des composantes libanaises, ils ne sauraient exclure son lien avec les intérêts français au Liban. Ceux-ci concernent l’exploration gazière et pétrolière, la possibilité de décrocher un contrat pour la reconstruction du port de Beyrouth, sans compter le dossier de l’électricité et bien d’autres.

Partant, il est possible d’associer les deux parties du message véhiculé par la visite effectuée par le ministre Hamiyé au patriarche, et non par un autre député du parti comme il est de coutume, en considérant qu’elle vise à apaiser les tensions et à refléter la satisfaction sur la scène nationale.

C’est également une manière de consolider le rôle de la France, désireuse de renflouer la position nationale du parti en tant que composante-clé libanaise, et non un vassal de l’Iran, même si le Hezbollah continue à se diriger vers l’Est, c’est-à-dire vers l’axe qui hypothèque la souveraineté libanaise. En effet, ce rôle joué par la France lui permet le moment voulu de tirer parti du règlement international et régional, une fois arrivé à maturité.

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